Les élections présidentielles ukrainiennes : contexte et prospectives

Dans quelle mesure peut-on craindre une résurgence des tensions en Ukraine à l’issue des élections ?

Par Maël CAILLETTE, Simon CARON & Antoine CRETIEN

De l’IEC-IES Lyon,

Étudiants en Relations internationales, Université Jean Moulin Lyon 3

L’Ukraine 2014-2019 : les enjeux de scrutins nationaux dans un pays tourmenté

Par Simon CARON

Le 31 mars prochain se tiendront les élections nationales ukrainiennes qui détermineront, entre autres, le prochain Président du pays. Jusqu’à présent, 39 candidats sont dans la course et il est estimé qu’aucun d’entre eux ne recueillera suffisamment de voix au premier tour, rendant un second tour, prévu le 21 avril, presque inévitable1. L’incertitude entourant les résultats des élections augmente la probabilité que Porochenko, l’actuel président, et ses rivaux fassent preuve de politiques insidieuses pour provoquer des événements de dernière minute, potentiellement déstabilisateurs. Selon l’Intelligence Economics Unit, un think-tank britannique, de tels évènements pourraient prendre la forme d’allégations de corruption, des manifestations de grande envergure, ou bien, d’un point de vue externe, d’une réescalade du conflit dans le Donbass ou dans la mer d’Azov, le tout ayant pour objectif d’influer sur le résultat du vote2. Depuis le début du mois, des manifestations de groupes de droite- radicale ont d’ailleurs été observées, concentrant leurs protestations violentes sur des bâtiments gouvernementaux et des rassemblements électoraux dans le but de créer un désordre public et de fragiliser ainsi le climat politique3.

Par ailleurs, durant les élections anticipées de 2014, diverses manifestations ont été observées et ont conduit à aggraver l’instabilité politique, notamment par le biais d’une escalade conflictuelle entre forces gouvernementales et groupes « insurgés » dans l’Est du pays, avec un contexte insurrectionnel voire révolutionnaire. Ces mouvements rebelles avaient, par la suite, permis l’annexion de la Crimée à la Russie et créent, encore aujourd’hui, de l’instabilité dans les territoires contestés des régions orientales du pays4. L’Ukraine est aujourd’hui sujette à convoitise du fait de son positionnement stratégique et géopolitique ; situé entre l’Occident et l’Orient, entre capitalisme et postcommunisme,  avec  un  accès  direct  à  la  Mer  Noire,  elle  est  soumise  à  plusieurs  facteurs

1 Kokcharov A., « Ukraine’s presidential election very likely to see split vote leading to second round; conflicting

policy announcements likely », Jane’s Intelligence Weekly, 21/03/2019

2 Economist Intelligence Unit, Ukraine, The Economist Intelligence Unit Limited, London, 2019.

3  Kokcharov A., « Nationalist protests increase likelihood of violent confrontations during presidential election campaign in Ukraine in March–April 2019 », Jane’s Country Risk Daily Report, 21/03/2019

4 Carpenter J., « Ukraine’s 2014 Elections: Monitoring Public Participation of National Minorities », in : Security and Human Rights, Brill Nijhoff, Helsinki, 2015, pp. 361–369.

d’influences extérieures et intérieures qui pèsent sur son électorat. Le retour sur expérience des élections de 2014 et l’analyse des avis occidentaux et russes sur le scrutin à venir, permettent de cerner les différents enjeux qui affecteront les prochaines élections et d’en dresser quelques prospectives.

Retour sur expérience : les élections de 2014

Des éléments internes et externes ont déstabilisé le climat politique et influencé le déroulement des élections présidentielles et législatives de 2014 en Ukraine. D’abord, la montée spontanée du mouvement Euromaidan, qui contestait les choix politiques et le comportement du président Viktor Ianoukovitch. Celui-ci refusait en effet de signer les accords d’échange économique avec l’UE prônant un rapprochement avec l’Est et tentant, selon ses opposants, de rétablir des pratiques autoritaires de l’ère soviétique5. Ainsi, après plusieurs mois de manifestations, pacifistes ou violentes, les manifestations du mouvement Euromaidan ont conduit à l’exode du Président, à l’éclatement de son gouvernement et au déclenchement d’élections anticipées6.

Les conclusions du rapport « Crisis management and adaptation in wartime elections: Ukraine’s 2014 snap presidential and parliamentary elections » de Erik S. Herron, Michael E. Thunberg et Nazar Boyko, démontrent que dans le cas des élections anticipées de 2014 en Ukraine le mouvement Euromaidan et l’ingérence Russe avaient incontestablement influé sur les élections et notamment sur les choix des électeurs. Les administrateurs électoraux ont eu du mal à faire voter les électeurs éligibles en Crimée et dans le Donbass, même si les conditions sur le terrain étaient différentes dans ces deux régions. En effet, au moment des élections, la Crimée était alors occupée et annexée par la Russie, empêchant ainsi la tenue d’élections sur ce territoire. Malgré cela et selon les observateurs internationaux, l’appareil administratif du système électoral ukrainien a été crédible tout au long des élections7. En résumé, l’élection de 2014 met en évidence la robuste machine administrative électorale ukrainienne, capable de fonctionner en temps de guerre. Parallèlement, l’intervention de la Russie en Ukraine, qui visait à la maintenir dans sa « sphère d’influence »8 ou à l’empêcher d’intégrer les structures euro-atlantiques, risque de jouer contre elle. Traditionnellement, l’électorat ukrainien à l’Ouest prône un rapprochement vers l’Occident, tandis que celui de l’Est est plutôt favorable à des relations étroites avec la Russie9. Néanmoins, l’annexion de la Crimée et le conflit dans le Donbass ont raidi l’opinion générale ukrainienne en 2014, et cela risque d’être un facteur déterminant pour le camp pro-occidental dans ces élections de 2019.

5 Balmforth R., Kiev protesters gather, EU dangles aid promise, Reuters, 2013.

6 Carpenter J., « Ukraine’s 2014 Elections », op. cit.

7 Erik S. Herron, Michael E. Thunberg, Nazar Boyko, « Crisis management and adaptation in wartime elections: Ukraine’s 2014 snap presidential and parliamentary elections », Electoral Studies, vol. 40, 2015, pp. 419-429.

8  Shad M. R., « Ukraine crisis and the European security order: a cause-effect analysis », Journal of European Studies, 2018, pp. 20-40.

9 Stephen Larrabee F., Peter A. Wilson, The Ukrainian Crisis and European Security: Implications for the UnitedStates and US Army, Santa Monica: RAND Corporation, 2015

9 Stephen Larrabee F., Peter A. Wilson, The Ukrainian Crisis and European Security: Implications for the UnitedStates and US Army, Santa Monica: RAND Corporation, 2015

Le point de vue de l’Occident et les scénarii envisagés

Par Maël CAILLETTE

Du point de vue des pays Occidentaux, l’Ukraine est d’une importance stratégique majeure. Au cœur de l’Europe de l’Est, le pays offre une position géographique et militaire non négligeable. La politique d’intégration menée par l’OTAN en est révélatrice et fut une des premières conséquences de la crise de 2014 en Ukraine10. Aujourd’hui, cet ancien État soviétique représente encore un pays clef dans la politique de certains États occidentaux et de l’OTAN, dans le but de développer leur influence au plus près de la Russie. Les élections en approche ravivent ces intérêts occidentaux dans la zone, que ce soit la proximité avec la Russie et l’Asie centrale ou bien l’accès à la Mer Noire. De manière plus large, une majorité des pays occidentaux souhaite éviter un second 2014.

Cependant, les élections à venir verront, selon les sondages, l’arrivée au pouvoir d’un président pro-européen et donc enclin aux discussions avec les pays occidentaux. De ce côté-là, il n’y a pas de crainte à avoir pour les États occidentaux, le candidat pro-russe étant relativement loin dans les sondages. L’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass ont changé une partie de l’opinion publique et le quart de la population qui se disait pro-russe lors des élections de 2012 a changé et se révèle n’être plus aujourd’hui qu’une minorité (le candidat pro-russe Yuriy Boiko est en effet crédité de 6% des intentions de vote dans les sondages).

Enfin, la proximité avec les élections législatives est un élément favorable pour l’Europe et les Occidentaux. En effet, l’opinion publique a très peu de chances de basculer d’ici l’automne 2019, ce qui permettrait, dans le cas où un président favorable à un rapprochement avec l’Occident est élu, d’avoir le Parlement avec lui et donc de mettre en place plus de mesures en faveur de l’intégration dans les communautés occidentales notamment l’UE et l’OTAN.

Pour les États-Unis cependant, Volodymyr Zelensky pourrait être un obstacle. Avec une avance certaine dans les sondages, ce comédien est souvent comparé au président Trump, néanmoins, ce premier s’en éloigne dans son expérience et ses aspirations. Ouvertement anti-Trump, il est avant tout un avocat réputé avant d’être acteur. Cependant, son côté imprévisible pourrait jouer des tours aux aspirations états-uniennes, car bien qu’il ait affirmé être ouvert aux dialogues et accords avec l’Union Européenne, il a déclaré que selon lui, la question de l’OTAN doit être soumise à referendum.

10  John J. Mearsheimer, « Why the Ukraine Crisis Is the West’s Fault: The Liberal Delusions That Provoked Putin », Foreign Affairs, Septembre 2014

Le point de vue de la Russie et les scenarii envisagés

Par Antoine CRETIEN

L’absence de candidat officiellement déclaré prorusse en position de l’emporter pour ce scrutin présidentiel place la Russie dans une situation finalement délicate. Le Kremlin ne se privera pas de contester la validité et la transparence des résultats, sachant qu’aucun bureau de vote ne sera ouvert dans les Républiques populaires séparatistes de Donetsk et de Lougansk11. La Crimée non plus ne votera pas mais cet argument ne sera pas invoqué par Moscou qui considère cette région et ses habitants comme pleinement intégrés désormais à la Fédération de Russie. La seule certitude pour le moment c’est que le Kremlin souhaite la défaite et le départ du sortant Porochenko, jugé bien trop europhile et atlantiste par Moscou. L’ex-ministre Timochenko apparait comme une solution intermédiaire, en l’absence de candidat prorusse, puisque celle-ci est jugée plus russophile que l’actuel Président même si sa politique vise également l’intégration à terme dans les structures occidentales. Enfin, le troisième homme fort de la présidentielle, l’acteur V. Zelensky, ne rassure pas forcément le pouvoir russe (même si le Kremlin pourrait profiter de son inexpérience pour tenter de déstabiliser un peu plus le pays) car ce dernier entretien des liens étroits avec un oligarque russophobe, Ihor Kolomoïsky.

Quelles perspectives ouvre donc cette élection ukrainienne pour la Russie ? Finalement très peu car c’est un candidat proeuropéen qui l’emportera et la guerre dans le Donbass se poursuivra. L’Ukraine redoute d’ailleurs des ingérences informatiques russes pour le jour du scrutin, histoire de déstabiliser un peu plus l’État central et de délégitimer les résultats de ces élections. Entretenir la crise la crise en Ukraine profite en effet au pouvoir russe et Vladimir Poutine entend bien poursuivre sa

« guerre hybride »12 qu’il mène jusque-là avec une certaine aisance. Cela lui donne de la visibilité médiatique sur la scène extérieure mais, surtout, lui permet de s’imposer sur la scène intérieure comme l’homme fort et intransigeant dont a besoin la Russie pour sécuriser ses marges. L’objectif de Poutine est donc indéniablement double : maintenir sa popularité et sa stature en interne tout en cherchant à rebattre les cartes de l’ordre européen post-Guerre Froide pour y donner à la Russie une place de choix.

« La force de Vladimir Poutine est d’être à la fois prévisible dans ses intentions et imprévisible dans leur mise en œuvre »13.

11 Dans un souci de transparence et d’exercice de la souveraineté dans ces zones contestées, le pouvoir central ukrainien a décidé de faciliter les changements de bureaux de vote pour les ressortissants de ces régions : les citoyens ukrainiens qui voudront et pourront passer la ligne de cessez-le-feu pour aller voter dans les régions loyalistes pourront donc le faire. Nul doute qu’ils seront peu nombreux à sortir des bastions loyalistes prorusses pour participer à une élection ukrainienne sans candidat les représentant.

12 Définition du concept de « guerre hybride » par J.-S. Mongrenier : « désigne ce que l’on appelait autrefois une

« guerre couverte », i.e. non assumée, qui recourt à des forces de procuration et à des unités dépourvues de signes d’identification. Ce type de conflit combine missions de combat, opérations de déstabilisation et mesures d’intimidation (regroupement de forces aux frontières et menace d’une intervention massive). Cette « guerre fantôme » s’accompagne d’une campagne de propagande et de désinformation, ce que les stratèges russes nomment une « guerre de l’information ». L’objectif poursuivi dans ce type de guerre est de poser des actes (politique du fait accompli), mais de rester en dessous du seuil de déclenchement d’une riposte, en laissant à la partie adverse la responsabilité́ d’une nouvelle escalade ».

13 Christian Makarien, « Ukraine-Russie : le Kriegspiel de Poutine » in : L’Express, 26 Novembre 2018.

Pourquoi créer un État failli au centre de l’Europe ? Dans le cas ukrainien, il s’agit d’obtenir un accord semblable à celui de Minsk II qui insiste toutefois plus sur la nécessité de faire de l’Ukraine un État confédéral : dès lors, les Républiques autonomes auraient le pouvoir légal de se rattacher à Moscou. L’objectif à terme serait donc bel et bien de rattacher l’ensemble des régions russophones de l’Ukraine à la tutelle de Moscou ; priver ainsi l’Ukraine de ses débouchés en Mer Noire, notamment du poumon de Marioupol, dont la Russie s’assurerait le contrôle total pour poser ses frontières jusqu’en Bessarabie et rejoindre ainsi les séparatistes de Transnistrie soutenus par des éléments de la XIVe armée russe. Une autre option stratégique du Kremlin est de muscler sa politique extérieure pour pousser les anciennes RSS à la faute et trouver dans un prétexte les moyens de reconquérir également les régions russophones des États Baltes.