Les causes de la révolution tunisienne

par Karim CHIHI

Source Europe 1
Tear gas smoke billows as Tunisian protestors throw stones towards security forces in Tunis’ Djebel Lahmer district early on January 10, 2018 after price hikes ignited protests in the North African country.
Fresh scuffles broke out overnight night between Tunisian protesters and police, a day after the death of a man in violent demonstrations over rising costs and government austerity. Hundreds of young people took to the streets of Tebourba, west of Tunis, pelting stones at security forces who responded by firing tear gas at them, an AFP journalist said. / AFP PHOTO / Sofiene HAMDAOUI

La Tunisie a célébré ces derniers jours le 7e anniversaire du déclenchement populaire de décembre 2010-janvier 2011 ayant poussé le 14 janvier le Président Ben Ali à quitter le pouvoir après 23 ans à la tête du pays. Depuis le pays a connu des avancées démocratiques certaines, une liberté d’expression plus large et la tenue d’élections libres en 2011 et 2014. Berceau du « Printemps arabe » la Tunisie a de surcroit évité de sombrer dans le chaos comme en Libye, Syrie ou Yémen ou de voir l’échec de la construction démocratique comme Egypte. Néanmoins le contexte social est explosif et la situation économique exsangue. Le système politique demeure fragile car fait de compromis, de coalitions gouvernementales. La Tunisie a-t-elle réussi sa transition démocratique ? Les aspirations de la population ont-elles été réalisées ? Nous vous proposons à travers une série de trois articles sur ce pays du Maghreb de 2011 à 2018 pour comprendre les dynamiques politiques, économiques et sociales qui touchent le monde arabe contemporain.

I. Les causes du soulèvement en Tunisie

II. 2011-2014 : D’une élection à l’autre, la difficile transition démocratique

III. 2014-2018 : Le temps du compromis sur fond de crise économique

Lorsque le 17 décembre 2010 Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant de Sidi Bouzid s’est immolé par le feu, nul ne doutait qu’il s’agissait par cet acte de l’élément déclencheur du soulèvement populaire tunisien. A partir de là la contestation prend de l’ampleur et se propage à l’ensemble du territoire autour de mots d’ordres socio-économique puis rapidement politiques. Le slogan est « emploi, liberté, dignité nationale ». Un mois plus tard, le président Ben Ali fuit le pays après vingt-trois ans de règne. En effet, les conditions étaient réunies pour qu’une révolution éclate en Tunisie.

Le déclenchement populaire a pris forme car la société tunisienne a décidé de faire sauter le verrou de la peur d’une part et par conséquent d’entamer une révolte pour obtenir ses droits de liberté et de justice. A cela s’ajoute un autre élément majeur nécessaire à la réussite de tout élan révolutionnaire, un régime qui n’est plus en phase avec les aspirations de sa population et qui n’a plus de projet de société viable. La population tunisienne dans son ensemble ne désirait plus être gouvernée par ce pouvoir las d’être minée par la corruption, le clientélisme, le chômage, le délitement de la classe moyenne et surtout l’absence de liberté marquée par la répression policière. Alors que les proches du clan Ben Ali et une partie de l’élite affairiste s’accaparaient l’économie du pays et la régler sous leur coupe, la population tunisienne voyait se développer la précarité et le chômage. Pour maintenir cette situation, la répression policière devait se faire plus forte.

L’élite du pays était déconnectée des réalités de la population et c’est ainsi que le choix de l’Etat fut de ne pas ouvrir le dialogue mais de réprimer le soulèvement. Mais face à la détermination du peuple, la répression a atteint sa limite. C’est ce qui a fait la force de ce soulèvement qui a touché toute la société : classes populaires, classes moyennes et aussi des membres des forces de sécurité ainsi que l’armée. Quelles sont les causes de cette révolution ? Et pourquoi ce mouvement populaire est-il parvenu à faire tomber le dictateur là où d’autres tentatives ont échoué ? Pour comprendre la situation qui a poussé au soulèvement de 2011, il convient de mettre en exergue la construction de l’Etat tunisien marqué par la présidence de Bourguiba puis le règne de Ben Ali.

Habib Bourguiba ou la construction d’une République (1957-1987)

Considéré comme le père de l’indépendance tunisienne obtenue en 1956 et Président de la République de 1957 à 1987 Habib Bourguiba était un nationaliste libéral avec des idées anti-communistes qui l’ont conduit à rejoindre le camp impérialiste de l’Occident. Il a entrepris des changements profonds de la société comme des droits importants accordés aux femmes, la mise en place d’un système éducatif et scolaire de qualité et pour tous. En politique étrangère il était considéré comme un allié des Etats-Unis notamment dans le contexte de la Guerre froide. En effet, il s’est très rapidement rangé sous la bannière protectrice de l’Occident et a défendu les intérêts des puissances occidentales. A titre d’exemple, Bourguiba a facilité la libéralisation de l’économie tunisienne dès les années 70 dans l’optique d’attirer les capitaux étrangers. A cet effet, on assiste à l’exonération de l’impôt sur les bénéfices des sociétés pendant dix ans, exonération de tous droits et taxes pendant vingt ans, exonération de l’impôt sur le revenu des valeurs immobilières, etc. Conséquence de cette politique, la Tunisie est devenue un pays-atelier pour les entreprises occidentales et sur la scène internationale l’indépendance était finalement limitée. La Tunisie s’est donc posée comme un modèle de nationalisme libéral.

L’autoritarisme de l’État se voit validé par les gouvernés car celui-ci est perçu comme le détenteur des moyens matériels de la vie sociale, même s’il est l’apanage d’un groupe de particulier. La nécessité du maintien de l’ordre et la distribution de ces ressources font que le peuple fait allégeance à l’Etat. On observe donc un clientélisme d’État, soit un compromis entre les gouvernants et les gouvernés. La participation politique de la population doit s’aligner sur les objectifs, les normes et les valeurs diffusées par l’élite dirigeante.

Mais progressivement les aspirations qui ont suivi l’indépendance ont laissé la place à un régime autoritaire où l’État-parti a dominé tous les secteurs du pays trahissant ainsi la volonté de passer d’un statut de pays colonial à une démocratie. En effet, les libertés individuelles sont toujours réprimées, et le pouvoir reste entre les mains d’une élite qui fait passer ses intérêts au premier plan, au mépris de son statut représentatif du peuple. Entretemps, Bourguiba a poussé à l’extrême les dérives du présidentialisme, au point de se proclamer président à vie en 1975, un pouvoir de plus en plus personnel doublé d’un culte de la personnalité camouflant mal un immobilisme politique et plusieurs échecs économiques, notamment la collectivisation. Très tôt, Charles-André Julien, spécialiste de la décolonisation de l’Afrique du Nord, avait relevé : « Bourguiba est l’homme qui commande. Il y semble prédestiné, il est très capable de se poser à lui-même des objections et des alternatives, mais quand il a fixé sa décision, il souffre difficilement la contradiction et surtout l’opposition » Julien ajoutait : « Il se considère consubstantiel à la Tunisie (« ), il assure toutes les prérogatives d’un monarque». La fin de règne de Bourguiba est rythmée par les intrigue de son clan, la crise économique caractérisée par « les émeutes du pain » en 1984, la montée de l’opposition à son régime et son bras de fer avec le Mouvement de la Tendance Islamique. Dans ce contexte et ayant un âge avancé, il est destitué le 7 novembre 1987 par celui qui fut son ancien ministre de l’Intérieur puis Premier ministre, Zine el Abidine Ben Ali.

Ben Ali ou la consécration d’un régime policier (1987-2011)

Lorsqu’il dépose Habib Bourguiba, père de l’indépendance malade et reclus dans son palais, le 7 novembre 1987, tous les Tunisiens, y compris les islamistes, saluent une prise du pouvoir « sans violence ni effusion de sang », bien que décrite par certains comme un « coup d’État médical ».

Ses partisans saluent en ce militaire « le sauveur » d’un pays alors à la dérive et lui reconnaissent d’avoir jeté les bases d’une économie libérale et étouffé le Mouvement de la Tendance islamique accusé de complot armé.

Dès son arrivée au pouvoir, M. Ben Ali supprime la « présidence à vie » instituée par Bourguiba et limite dans un premier temps à trois le nombre de mandats présidentiels. Se disant favorable à une démocratisation « sans précipitation », M. Ben Ali introduit en 1994 le pluralisme à petite dose au parlement et organise en 1999 la première présidentielle pluraliste de l’histoire de la Tunisie qui est considérée par les observateurs comme une mascarade de démocratisation puisque les réels opposants sont emprisonnés, torturés et traqués ainsi que leurs familles. En2002, il fait sauter le dernier verrou empêchant son maintien au pouvoir en faisant adopter par référendum une modification constitutionnelle lui permettant de se représenter trahissant ainsi ses engagements.[1]

Comme son prédécesseur il poursuit des politiques favorables à l’émancipation des femmes et à l’éducation parallèlement à un durcissement du régime face à toute force d’opposition, émanant de la gauche mais surtout des islamistes qui sont arrêtés par milliers dans les années 1990, et d’une mainmise sur la presse et les syndicats.

Pour ses alliés occidentaux, M. Ben Ali incarne la stabilité dans un pays prisé par des millions de touristes européens et pour lequel l’ancienne puissance coloniale française reste un partenaire privilégié. Considéré à l’extérieur comme un rempart efficace face aux islamistes en dépit de critiques -souvent timides- sur la lenteur de la démocratisation et les atteintes aux droits de l’homme, l’incontournable président, 74 ans, avait été réélu pour un cinquième mandat en octobre 2009 avec près de 90% des voix dans un simulacre d’élections.

Sur le plan économique lorsque Ben Ali prit la présidence de la Tunisie, le pays était très endetté par la crise capitaliste de 1973. L’élite technique tunisienne provenant en grande partie des écoles américaines donc influencée par le libéralisme. Ben Ali abandonna donc le capitalisme d’Etat en vigueur au début de l’ère Bourguiba. Sous la supervision du FMI et de la Banque mondiale, il entama un programme de privatisations beaucoup plus massif que ce que son prédécesseur avait déjà amorcé dans les années 70.

Cela se traduisit tout d’abord par la privatisation de l’économie tunisienne qui a permis à Ben Ali et sa belle-famille, les Trabelsi, de s’enrichir personnellement. La corruption a atteint un niveau très élevé et la Tunisie est devenue un pays totalement soumis à l’impérialisme, dirigé par une bourgeoisie compradore. Evidemment, Ben Ali et son clan ne disposaient pas de beaucoup de matières premières à brader aux multinationales occidentales. Mais ils ont profité du système d’éducation mis en place sous Bourguiba pour développer une économie de services. En effet, la main-d’œuvre tunisienne est très diplômée et bon marché à la fois. Elle attire donc les investisseurs étrangers.

Le tourisme s’est également fort développé au point de devenir le pilier de l’économie tunisienne ce qui est une démonstration d’une absence de vision politique de l’élite. En effet, aucun pays ne peut développer son économie sur la base du tourisme s’il n’a pas d’abord développé une base économique nationale. L’industrie du tourisme consomme énormément mais rapporte très peu au peuple tunisien. A titre d’exemple, l’activité touristique à destination des étrangers est très consommatrice en eau lorsque dans le même temps les pauvres paysans dans le sud du pays affrontent l’assèchement des sols.

Globalement, les conditions sociales du peuple tunisien se sont détériorées pendant que l’entourage du président a amassé une fortune colossale. Tout le monde savait que le régime était corrompu. Alors, pour maintenir ce système, le régime devait empêcher toute contestation. La répression est devenue encore plus brutale sou Ben Ali : la simple critique ou même le désir de modernité et d’ouverture n’étaient plus autorisés. Une telle situation ne pouvait mener qu’à la révolte populaire. De plus, en voulant monopoliser pour son clan les richesses du pays, Ben Ali s’est également attiré les foudres d’une partie de la bourgeoise traditionnelle tunisienne.

Le Président Zine El Abidine Ben Ali a construit son régime sur un équilibre entre autoritarisme et « miracle économique » de façade. Parties du suicide mi-décembre d’un des nombreux diplômés chômeurs du pays, empêché d’exercer comme marchand ambulant par les forces de l’ordre, les émeutes touchent d’abord les régions défavorisées pour s’étendre à tout le territoire. Ben Ali, aura tenté tour à tour la répression sanglante puis les promesses, d’abord économiques et enfin d’ouverture politique sans résultats puisqu’i est contraint de quitter le pays le soir du 14 janvier 2011.

La Tunisie entre donc dans une nouvelle ère où les Tunisiens peuvent débattre publiquement et être en désaccord sur leurs visions politiques sans craindre le contrôle et la répression. Néanmoins cette phase de transition est parsemée d’incertitudes et le chemin vers la démocratie est long et accompagné de défis.[2]

 

[1] Geisser Vincent et Gobe Eric, « Un si long règne… Le régime de Ben Ali vingt ans après », L’Année du Maghreb [En ligne], IV | 2008, mis en ligne le 01 octobre 2011, consulté le 18 février 2014. URL : http:// anneemaghreb.revues.org/464 ; DOI : 10.4000/anneemaghreb.464.

[2] Guidère Mathieu, Le choc des révolutions arabes, de l’Algérie au Yémen, 22 pays sous tension, Autrement Frontières, 2011, pp. 190-199.