Le retour des combattants de l’EI et de leur famille au Kazakhstan : un exemple d’approche globale

Antoine Cretien

8 novembre 2019

Stagiaire près la Mission de Défense à Nur Sultan, Kazakhstan

 

 

 

Aux yeux de la communauté internationale, le Kazakhstan est l’un des pays moteurs dans le rapatriement des combattants étrangers et de leurs familles partis rejoindre les rangs de l’État Islamique. Aujourd’hui, ce sont près de 600 citoyens kazakhstanais qui sont revenus sur leur sol national à la faveur des trois vagues de rapatriement de l’opération « Zhusan »[i], dont la dernière s’est déroulée en Mai 2019. Sur ces 600 citoyens toutefois ne se trouvent que 30 hommes adultes, ayant directement été impliqués dans les opérations de combat[ii]. Comme le rappelle Amanzhol Urabaev, Président du Comité de lutte contre le terrorisme de la République du Kazakhstan, seuls les mineurs et les majeurs ayant donné leur accord sont et seront rapatriés. Si l’effort du Kazakhstan est donc essentiellement concentré sur les femmes et les enfants extraits des zones de combat, le pays reste sans doute modèle en la matière, au même titre que d’autres pays d’Asie Centrale, en comparaison aux pays européens qui hésitent à rapatrier leurs ressortissants arrêtés en Syrie et en Irak, même lorsqu’il s’agit de femmes et d’enfants. Le Comité de Sécurité nationale (KNB) a ainsi envisagé le rapatriement encadré de ses citoyens engagés dans les rangs de l’État Islamique comme une neutralisation stratégique en amont de la menace, limitant les risques de retour de combattants radicalisés hors de tout contrôle.

 

Une politique de réinsertion individualisée et multi-vectorielle

En Octobre 2019, Randall Shiever, Adjoint du Secrétaire d’État à la Défense étasunien, en visite au Kazakhstan, déclarait que le pays était un modèle à suivre pour son action en faveur du rapatriement de ses ressortissants impliqués dans les théâtres syriens et irakiens[iii]. À l’inverse des principaux pays européens, le Kazakhstan, ainsi que ses voisins d’Asie Centrale, sont en effet engagés dans une politique proactive visant le retour et la réinsertion de leurs citoyens sur leur sol national[iv]. De même, Fionnula Ní Aoláin, Rapporteur spécial des Nations Unies pour la promotion des droits de l’Homme, a salué l’action du Kazakhstan à l’issue de l’opération « Zhusan-2 » dans un rapport public de Mai 2019.

Concrètement, le programme mis en place au Kazakhstan a tous les aspects d’une approche globale du problème de la radicalisation. Les « revenants » sont d’abord séparés entre les hommes impliqués dans les combats d’une part, et les femmes et les enfants d’autre part. Tandis que les hommes sont emprisonnés dans l’attente de leur jugement, les femmes et les enfants sont envoyés, pour au moins deux mois, dans le centre de réinsertion national près d’Aqtau[v]. Là est définit un programme individuel de déradicalisation et de réinsertion en fonction des expériences vécues et du niveau de radicalité. Une fois ce diagnostic posé, femmes et enfants sont répartis dans des centres de réinsertion régionaux, en fonction de la proximité familiale[vi]. La réinsertion sociale se fait en lien avec la famille et mobilise une vaste palette de professionnels et d’institutions. Ainsi des avocats et des travailleurs sociaux, en lien avec la fondation « Право » qui fournit une aide sociale, des théologiens et érudits religieux, formés spécialement pour ce public (en partenariat avec les institutions régionales de l’ONU et le Département spirituel des musulmans du Kazakhstan), mais aussi des médecins, des psychologues, des enseignants et formateurs. Ce programme mobilise aussi d’anciens radicalisés désormais réinsérés, qui viennent témoigner et soutenir les individus dans l’ensemble de leurs problématiques liées au retour. Les femmes sont accompagnées vers l’emploi et aidées dans la recherche d’un logement tandis que les enfants sont remis scolairement à niveau et progressivement réinsérés dans des établissements scolaires normaux. De nombreux ateliers sont ainsi créés pour permettre aux « revenants » de retrouver une vie normale, tels des enseignements du code de la route pour les adultes, ou des séances d’art-thérapie pour les enfants les plus vulnérables.

Cet accompagnement psychologique et religieux individuel visant la déradicalisation des individus est également mis en place dans les prisons, à destination des anciens combattants destinés à être jugés. Il y aurait aujourd’hui, selon le KNB, 656 personnes emprisonnées pour fait de terrorisme[vii] et qui nécessitent un accompagnement individuel. Celui-ci s’effectue selon les mêmes modalités que pour les femmes et les enfants, c’est-à-dire via un programme personnalisé prenant en compte le vécu et le niveau de radicalisation de l’individu. L’enseignement religieux, pour les femmes comme pour les hommes, ne s’effectue que par des théologiens accrédités et formés spécialement pour répondre à ces situations particulières. Ceux-ci sont des mollahs adeptes du soufisme, en accord avec les décisions gouvernementales : ce courant mystique de l’islam, qui promeut la paix et l’altruisme, se place aux antipodes de l’islam guerrier et conquérant prôné par les combattants de l’État Islamique. De fait, les individus ne sont pas totalement acculturés mais sont guidés vers des pratiques inclusives et pacifiques de l’islam, où des musulmans enseignent aux musulmans.

Comme le rappelle Asylbek Karimovitch, Docteur en Histoire du département d’études religieuses de l’Université nationale eurasienne à Nour-Sultan, le KNB joue un rôle pilote dans l’ensemble du processus de déradicalisation, depuis le rapatriement jusqu’au suivi de la réinsertion, en passant par le contrôle de la formation des imams et des mollahs. Cette approche globale et multisectorielle de la réinsertion a permis au Kazakhstan d’obtenir une expérience positive de la déradicalisation, constatée par le Comité de lutte contre le terrorisme onusien. Ce programme a déjà connu ses premiers succès puisque des personnes ont été pleinement réintégrées dans la société et viennent désormais accompagner les nouveaux « revenants ». Au total, le KNB avait estimé, avant le début des opérations Zhusan, qu’environ 870 kazakhstanais, sur le millier parti rejoindre l’État Islamique, étaient toujours en vie et présents au Levant ; l’expérience acquise par le Kazakhstan lui permettra donc sans doute de rapatrier rapidement les quelques 200 citoyens toujours actifs en Syrie et en Irak tout en faisant profiter les autres États de son expérience. Ainsi en Avril 2019 le pays organisait un forum de trois jours baptisé « Expérience de la République du Kazakhstan dans la prévention du radicalisme », signe de la volonté du pays de coopérer à l’échelle internationale.

 

La coopération internationale, régionale et locale en faveur de la prévention

Le succès des opérations « Zhusan » repose essentiellement sur la volonté du gouvernement kazakhstanais de rapatrier, à terme, l’ensemble de ses ressortissants présents en Syrie et en Irak. Pour ce faire, le Kazakhstan a décidé de discuter avec l’ensemble des acteurs impliqués dans la lutte contre l’État Islamique. L’identification des citoyens kazakhstanais s’est ainsi fait en collaboration avec le gouvernement de Bachar Al-Assad, autant qu’avec les responsables des Forces démocratiques syriennes et des Peshmergas kurdes. Le Kazakhstan a également sollicité le soutien logistique des États-Unis et de la Russie pour récupérer ses citoyens emprisonnés et les faire transiter vers le Kazakhstan via ses propres aéronefs militaires.

D’un point de vue global, le Kazakhstan est également particulièrement actif sur la scène politique internationale en ce qui concerne la lutte contre le terrorisme, l’extrémisme et le radicalisme religieux. Le pays multiplie ainsi les initiatives régionales et internationales pour promouvoir un monde libéré du terrorisme islamique. Il a ainsi participé à la Conférence régionale sur la lutte contre le terrorisme à Achgabat en Avril 2019, puis à celle de Douchanbé en Mai 2019 sur la coopération en matière de lutte contre le terrorisme, en partenariat avec l’OSCE, l’ONU et l’UE – ces conférences régionales devant aboutir à un sommet mondial de l’ONU sur la question en 2020. Le pays est également actif au sein des différentes organisations régionales à vocation sécuritaires (CEI, OTSC & OCS) qui multiplient en cette fin d’année 2019 les rencontres de haut niveau politique sur la question du terrorisme international et de son financement, principalement en raison de la dégradation de la situation politique et sécuritaire en Afghanistan, qui laisse craindre la résurgence de puissants groupes terroristes sur les marges de l’Asie Centrale. Le gouvernement travaille donc en étroite collaboration avec les bureaux régionaux de l’ensemble des institutions internationales, et spécialement avec l’ONU et l’UE qui financent une partie du programme national 2018-2022 de prévention du terrorisme et de l’extrémisme religieux, chiffré à un milliard de dollars. Ainsi en 2019, l’ONU a débloqué trois millions de dollars à destination des programmes de déradicalisation mis en place au Kazakhstan. L’institution s’est aussi associée au programme de formation des imams et des mollahs chargés d’enseigner et d’accompagner les personnes rapatriés d’Irak et de Syrie. En Octobre 2019, le Kazakhstan et l’agence régionale onusienne de lutte contre le terrorisme et le crime organisé ont ainsi signé un plan triennal pour la réhabilitation des prisonniers djihadistes comprenant la création d’un centre de formation du personnel théologique près l’Académie de Qostanaï et la formation du personnel encadrant des individus radicalisés.

Au niveau national, le pays organise de nombreuses conférences et journées d’étude sur les phénomènes de radicalisation et sur l’extrémisme religieux, ainsi que de vastes campagnes de sensibilisation à destination de la jeunesse. Ainsi en Septembre 2019 un séminaire de cinq jours à Almaty sur les questions de communication et d’interaction entre les autorités publiques et les médias afin de prévenir le radicalisme, ou encore le forum « Jeunesse contre l’extrémisme » organisé en Mai 2019 à l’initiative des exécutifs locaux de Bichkek (Kirghizistan), d’Oufa (Russie) et de Nour-Sultan. Le gouvernement est donc bel et bien à l’initiative pour mobiliser l’ensemble des acteurs civils et politiques de la société kazakhstanaise, en laissant une place importante au dialogue. C’est le cas, par exemple, avec l’Assemblée du peuple kazakhstanais qui regroupe des représentants des 140 ethnies du pays et qui s’implique dans la promotion à l’échelle nationale de la tolérance et du dialogue interconfessionnel, afin de lutter contre les exclusions sociales, et donc, in fine, contre les phénomènes de radicalisation.

 

En conclusion :

Le 6 Novembre, à Nour-Sultan, s’est tenu le IXe Forum des religions du Kazakhstan. À cette occasion, le Ministre de l’information et du développement social, Dauran Abayev, a déclaré que le radicalisme religieux restait l’un des principaux défis de l’humanité, exigeant une réponse ferme et efficace tant au niveau national qu’international. Alors que celui-ci a annoncé que son administration avait supprimé, en 2019, plus de 25.000 documents illégaux sur internet, essentiellement liés au radicalisme islamique, le chef adjoint du département antiterroriste du KNB a quant à lui révélé que ses services avaient compté plus de 20.000 adeptes d’idéologies religieuses destructrices dans le pays.

Le Kazakhstan reste donc particulièrement concerné par la question du radicalisme islamique mais dispose surtout d’une expérience positive de déradicalisation. Alors que les organisations internationales vantent la politique du pays en la matière, les démocraties européennes pourraient peut-être s’en inspirer et, en analysant les politiques de réinsertion kazakhstanaises, trouver des ressources pour préparer le retour inévitable des enfants français présents en Irak et en Syrie.

 


Articles complémentaires :

 

 

 

 

 

 

 

  • Rapports de presse du Ministère des Affaires étrangères du Kazakhstan :
    • UN Under-Secretary-General Appreciates Kazakhstan’s Repatriation of Citizens from Syria
    • US Secretary of State: US Values Strategic Relations with Kazakhstan
    • UN Special Rapporteur on the Protection and Promotion of Human Rights Visits Kazakhstan
    • UN Member States Interested in the “Zhusan” Operation

Disponibles sur : mfa.gov.kz/


[i] Le Kazakhstan a mené trois opérations de rapatriement de ses citoyens présents en Irak et en Syrie, baptisées « Zhusan ». Dans le détail, ce sont 47 individus qui ont été rapatriés en Janvier 2019, puis 231 en Mai et enfin 246 en Juin, portant ainsi à près de 600 le total des « revenants » présents actuellement au Kazakhstan.

[ii] À l’issue de l’opération « Zhusan-1 », deux hommes ont été condamnés à huit ans de prison tandis qu’à l’issue de « Zhusan-2 », seize hommes et quatre femmes ont été arrêtés – leur procès devrait se tenir courant 2020. Le détail des arrestations à l’issue de l’opération « Zhusan-3 » n’a quant à lui pas été communiqué.

[iii] Ce fut également le cas de Mike Pompeo, lors de la visite officielle du Ministre des Affaires Étrangères kasakhstanais en Juillet 2019 à Washington.

[iv] En Mai 2019, l’Ouzbékistan a rapatrié 156 citoyens, dont une majorité de femmes et d’enfants, tandis que le Tadjikistan a recueilli le même mois 80 enfants tadjiks retenus en Syrie et en Irak.

[v] À l’exception des femmes impliquées dans des opérations de combat ou convaincues de participation à des actes terroristes qui sont, elles aussi, emprisonnées et poursuivies.

[vi][vi] Il existe neuf centres régionaux de réinsertion destinés à recevoir des « revenants » d’Irak et de Syrie : dans les oblats d’Akmola, d’Aqtöbe, d’Almaty, d’Atyraou, du Kazakhstan occidental, de Karaganda, de Mangghystaü, d’Astana et de Chymkent.

[vii] Ce chiffre ne reflète pas la réalité du nombre de combattants revenus des théâtres syriens et irakiens. En effet, de nombreuses personnes sont arrêtés directement sur le territoire kazakhstanais pour suspicion de radicalisation ou de lien avec des entités terroristes. A noter que l’accusation d’extrémisme et de terrorisme est également souvent utilisé contre des adversaires politiques de la majorité Nour-Otan au Kazakhstan.