L’affaire Skripal: une crise diplomatique

Le 4 mars 2018 à Salisbury, Mr Sergueï Skripal et sa fille Youlia sont victimes d’une tentative d’assassinat au gaz type « novitchok »[1].Mr Sergueï Skripal est un espion russe, qui fut payé 100 000$ par le MI6 pour révéler les identités de plusieurs agents russes présents en Europe.

Comment qualifier l’événement étudié au regard de l’Étude des crises ?

Il s’agit d’une crise interne pour le Royaume-Uni s’inscrivant hors du cadre d’un conflit armé prolongé[2]. La tentative d’assassinat caractérise une entrée en crise soudaine, et par définition voulue. Il s’agit d’un élément de rupture qui créer la surprise et un effacement de tous les points de repères. L’Angleterre a conscience de la gravité du problème (usage d’une arme chimique sur le territoire souverain britannique). Bien que cette crise s’inscrive dans un contexte de tensions[3], elle n’a éclaté, par définition[4], qu’au moment où la victime de la tentative d’assassinat a été identifiée comme étant Mr Skripal. Pour la Grande Bretagne, la difficulté majeure a été de déterminer la posture à adopter, notamment vis-à-vis de la Russie. La réunion du Cabinet Office Briefing Rooms a donc permisà cet organe de piloter la crise.

Par la suite, le Royaume-Uni aurait déplacé le niveau des tensions par ses accusations envers la Russie. « La crise est passée par un stade bilatéral, Royaume-Uni et Russie, puis multilatéral avec la solidarité manifestée très tôt entre les États-Unis et le Royaume-Uni. C’est en train de devenir une question internationale et mondiale après la réunion du Conseil de sécurité des Nations unies[5] ».

Modélisation des phases d’évolution des interactions disruptives dans la crise

Quels sont les acteurs en présence et quels sont leurs objectifs ?

Pour le Royaume-Uni, l’important est de résoudre l’enquête, trouver le/les coupable(s), puisqu’il a engagé sa crédibilité autant au niveau interne qu’international. De plus, il a saisi l’opportunité d’isoler de nouveau la Russie sur la scène internationale et de freiner les ambitions russes. Dans un second temps, cet événement permet à Mme T. May d’effacer de l’esprit des britanniques sa position délicate sur le Brexit en remettant au premier plan les questions de défense.

Pour la Russie, il s’agit avant tout de répondre aux accusations, et de paraître innocente (qu’elle soit effectivement coupable ou non) auprès de la communauté internationale. Pour cela, elle escomptait faire passer l’analyse par l’Organisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques(OIAC) afin de retarder la procédure tout en paraissant garantir un règlement impartial du conflit. Toutefois, cette manœuvre n’a pas été totalement à l’avantage de la Russie. En effet, le 12 avril, l’OIAC a confirmé que le gaz utilisé était de type « novitchok »[6]. On assiste depuis lors à un véritable duel verbale entres les entités britanniques, russes et internationales : lorsque le gouvernement britannique dénonce le comportement « irresponsable de la Russie »[7], Moscou accuse Londres au CSNU de détruire les preuves. Et alors que son pays révèle que les russes surveillaient Mr Skripal, un officiel britannique à l’OIAC reconnaît que le laboratoire de Porton Down a échoué à déterminer la provenance de l’agent[8], La Russie profite donc de cet événement pour décrédibiliser le Royaume-Uni et ses alliés et cristalliser les dissensions préexistantes au sein de l’Union Européenne. De plus la Russie affirme son rôle fort parmi les autocraties[9]contre l’occident.

Quels sont les attracteurs crisogènes dans les tensions diplomatiques ?

Dès le 12 mars, la Première ministre britannique Mme Theresa May annonce que Londres juge « très probable que Moscou soit responsable » de l’attaque chimique contre l’ex-espion russe, la substance utilisée étant « de qualité militaire d’un type produit par la Russie »[10]. Cette déclaration a été reprise et soutenue par les États-Unis, la France et l’Allemagne.

Dans la foulée le 14 mars, on assiste à un gèles des avoirs russes et à l’expulsion de 23 diplomates russes par les britanniques.

En réponse, la Russie a prononcé à son tour l’expulsion de 23 diplomates britanniques ainsi que la fermeture du British Council (assurant la liaison culturelle entre la Russie et l’Angleterre), et le retrait du droit d’ouvrir un consulat général à Saint-Pétersbourg. Compte tenu du contexte électoral dans son pays, Mr Vladimir Poutine qualifie de « grand n’importe quoi »[11] les accusations, et rappelle que la Russie a été la première à détruire entièrement son stock d’armes chimiques.

On peut encore citer l’intervention de Mr Boris Johnson, ministre des affaires étrangères britanniques, qui compare la prochaine coupe du monde de football en Russie aux Jeux Olympiques de Berlin de 1936 ou encore celle de Mr D. Trumpqui a pris la décision le 26 mars d’expulser 60 ressortissants russes[12].

Enfin, l’état incertain des victimes pourraient à nouveau exacerber les tensions dans un futur proche si leur état de santé se dégrade.

La prévention de crise a-t-elle fonctionné ? Quels moyens ont été engagés pour faire face à la crise ?

La prévention de crise est un ensemble d’actions et de ressources qui ont pour objectif premier de supprimer, ou de réduire, les risques de développement d’une crise.

Ici, de toute évidence, les services britanniquesn’ont pas permis d’éviter cette tentative d’assassinat, d’autant plus qu’il s’agit d’un atout important pour le contre-espionnage.

Face à la crise, les procédures standards se sont appliquées, notamment en ce qui concerne l’utilisation d’armes chimiques. A savoir, une sécurisation du quartier autour du lieu de la tentative d’assassinat ainsi que la localisation et l’évacuation de la camionnette qui avait servi à transporter ces armes. Cependant la menace n’a pu être identifiée qu’après la contamination d’un policier lors de son intervention.

Compte tenu de l’importance de Mr Skripal, ses proches ont eux aussi été mis en sécurité.

Quant à la réponse internationale, la réunion du COBR a mis en place d’une formulation prudente et généralisée dans le but unique d’accuser la Russie[13]. Cette formulation a ensuite été exactement reprise lors des prises de paroles successives au Royaume-Uni et à l’international.

La venu des experts de l’OIAC à Salisbury a en outre permis de confirmer la nature du gaz, mais pas sa provenance.

Quels scénarios crédibles pour l’avenir ?

Les scénarii d’évolutions possible sont peu nombreux, et il est probable qu’aucune culpabilité ne soit jamais prouvée. Le seul scénario crédible est que l’affaire s’essouffle, se perd dans l’actualité et est progressivement oubliée. Quelques nouvelles altercations sont envisageables mais la probabilité qu’une crise diplomatique de plus grande ampleur éclate est faible.

Nous pouvons envisager divers autres scénarios possibles, bien que peu probables, tels qu’une crise sanitaire à plus ou moins grande échelle au Royaume-Uni, l’attribution de la tentative d’assassinat à la mafia russe, ou encore l’action d’un État ayant les capacités effectives de produire un gaz type « novitchok »comme Israël ou les États-Unis.

En tout état de cause, cet incident avec le Royaume-Uni s’inscrit dans la dialectique crisogène établie entre l’OTAN et la Russie au cours des dernières années. Il va continuer à avoir de fortes conséquences diplomatiques. Même si l’affaire en elle-même venait a être progressivement étouffée par l’actualité, on ne peut exclure qu’elle servirait de levier d’action pour les acteurs. A long terme donc, que la crise se résorbe ou non, l’affaire pourrait s’agglomérer avec d’autres sujets de tensions telle que la récente intervention occidentale en Syrie. Les armes chimiques sont de fait, un sujet qui a fait son retour dans l’actualité. Elle pourrait alors être à l’origine d’un nouvel épisode de dégradation des relations entre l’OTAN et la Russie avec un risque élevé de conséquences périphériques. Dans ce contexte, les tensions en Ukraine et dans le Donbass, toujours latentes, pourraient par exemple être réveillées. De même, la Russie pourrait chercher à resserrer ses liens avec les pays de l’OCS.

Pôle jeunes chercheurs sur les crises

Berlingerie F., Dufay A., Foraz R., Fourmentin V., Genod A., Grandjean T., Hans A., Reix T.

 

[1]MERCIER Jean-Jacques, « Armes chimiques. 1. De quoi parle-t-on ? », Défense & Sécurité Internationale, n°71, Juin 2011, pp.78-81.

[2]BRECHER Michael, “Crises in World Politics. Theory and Reality”, New York, Pergamon Press, 1993, p.27.

[3]On peut noter ici le référendum en Crimée ou encore l’assassinat réussi d’Alexandre Litvinenko à Londres en 2006, empoisonné au Polonium 210 par un ancien agent du KGB (Andreï Lougovoï).

[4]Selon Michael BRECHER et Jonathan WIKENFELD, une situation qui menace les objectifs de haute priorité du groupe de décision. Il s’agit d’abord d’un changement, d’une dynamique. L’État ne perçoit pas la dynamique de changement en train de se mettre en place, d’où un effet de surprise porte ici sur la menace qui pèse sur les objectifs « de haute priorité ».

[5]BRET Cyrille, « Ex-espion russe : la Russie et le Royaume-Uni sont engagés dans une escalade graduelle des sanctions », franceinfo, https://www.francetvinfo.fr/monde/royaume-uni/ex-espion-russe-la-russie-et-le-royaume-uni-sont-engages-dans-une-escalade-graduelle-des-sanctions_2657730.html, 15 mars 2018

[6]ANON, « Affaire Skripal : les russes surveillaient l’ex-espiron russe depuis cinq ans », Le Parisien, 13 avril 2018, http://www.leparisien.fr/international/affaire-skripal-les-russes-surveillaient-l-ex-espion-depuis-cinq-ans-13-04-2018-7662513.php, consulté le 20/04/18.

[7]ANON, « Affaire Skripal: Londres dénonce le comportement irresponsable de la Russie », Le Monde International, 18 avril 2018, http://www.lemonde.fr/international/article/2018/04/18/affaire-skripal-le-royaume-uni-denonce-le-comportement-irresponsable-de-la-russie_5287142_3210.html, consulté le 20/04/18.

[8]https://www.les-crises.fr/affaire-skripal-un-officiel-du-royaume-uni-reconnait-que-les-scientifiques-nont-pu-prouver-de-quel-pays-venait-le-poison/

[9]Dans son livre « The Return of History and the End of Dreams », Robert KAGAN défend la thèse que le monde du XXIesera structuré autour du conflit entre les démocraties et les autocraties (Russie et Chine en premier lieu). Les autocrates seraient alors contraints de s’allier, non pour sauvegarder l’idéologie autocratique, mais pour pérenniser leur propre pouvoir.

Voir VERNET Daniel, « « Le Retour de l’Histoire » de Robert Kagan: démocraties contre autocraties », Le Monde Livre, www.lemonde.fr, http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/09/03/robert-kagan-democraties-contre-autocraties_1090984_3260.html#31ZC9VTzAkuEsA1V.99, consulté le 22/03/2018.

[10]Auteur inconnu, « Affaire Skripal : retour sur l’escalade de tensions entre l’Europe et la Russie », SudOuest, http://www.sudouest.fr/2018/03/19/affaire-skripal-retour-sur-l-escalade-de-tensions-entre-l-europe-et-la-russie-4294085-4803.php, 20 mars 2018   .

[11]Extrait d’une interview de Vladimir Poutine pour l’Obs, « Du grand n’importe quoi » : Poutine répond aux accusations de la Grande-Bretagne », https://www.youtube.com/watch?v=aEzXqMxMiAQ, 19 mars 2018.

[12]KATIE ROGERS et EILEEN SULLIVA, « Trump Orders Expulsion of 60 Russians Over Poison Attack in Britain », The New York Times, 26 mars 2018, https://www.nytimes.com/2018/03/26/world/europe/trump-russia-diplomats-expulsion.html?smid=fb-nytimes&smtyp=cur

[13]MURRAY Craig, « Of A Type Developed By Liars », https://www.craigmurray.org.uk/archives/2018/03/of-a-type-developed-by-liars/, 16 mars 2018.