La crise Iran Israël de mai 2018

Par BOUCHER Charlotte, DUFAY Amaury, FORAZ Rémi, PETIT Aurore, REIX Thibault

Pole Jeunes Chercheurs sur les crises

La crise entre l’Iran et Israël s’est déroulée principalement en deux actes. Le premier a commencé le 2 février 2018, lorsqu’un drone iranien décolla depuis des positions iraniennes en Syrie. Le drone ayant passé la frontière israélienne, il fut abattu, et des avions F-16 israéliens partirent bombarder la base du drone en représailles. Mais ceux-ci souffrirent de la défense antiaérienne syrienne, et l’un d’eux fut également abattu.

Le second acte est une série d’événements qui débute le 8 mai par l’annonce du retrait américain de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, aussi appelé JCPoA (Joint ComprehensivePlan of Action). Par la suite, dans la nuit du 9 au 10 mai 2018 alors que des roquettes sont tirées par l’Iran sur le plateau du Golan, territoire contesté actuellement occupé par Israël[1]. Ces frappes n’ont touché que des installations sans faire aucune victime mais elles ont déclenché une violente riposte israélienne, tirant plus de 70 missiles et faisant 23 morts en Syrie. C’est la première fois depuis 2011 (début de la guerre en Syrie), que l’on assiste à une confrontation directe de cette ampleur entre l’Iran et Israël. Depuis, plusieurs événements sont venus exacerber ces tensions, comme le 14 mai avec le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem[2], le soutien du Bahreïn à Israël pour les frappes de missiles[3], ou encore la rupture des relations diplomatiques entre l’Iran et le Maroc[4]. Certains événements viennent d’ailleurs remettre en perspective le conflit entre l’Iran et Israël en parallèle du conflit entre l’Iran et l’Arabie Saoudite.

Plus récemment encore, l’État d’Israël a frappé 25 cibles dans la bande de Gaza, en riposte à des tirs de roquettes. Là aussi, les relations diplomatiques sont au plus mal[5]. Il en résulte une contraction temporelle, accompagnée de ce que l’on peut qualifier d’accumulation des tensions négatives suivant la conception de Lucien Poirier.

Une crise de politique étrangère

Cette accumulation de tensions diplomatiques et militaires tend l’ensemble des relations diplomatiques au Moyen Orient, faisant ainsi osciller le système entre une tendance à la conservation et une tendance à la transformation. Dans une analyse convergente suivant la conception de Jean-Louis Dufour, il est possible de voir dans ces événements une augmentation des interactions coercitives, voire violentes, dégradant l’équilibre du système. Nous sommes donc en présence d’une crise régionale, concernant le niveau « macro » qualifié par M. Brecher et J. Wikenfeld, qui s’internationalise en fonction des prises de positions successives, surtout de la part des États-Unis. Selon la typologie d’U. Rosenthal, nous sommes en présence d’une crise compulsive, qui se manifeste fréquemment, entre l’Iran et Israël. C’est une crise soudaine dans un processus progressif de remontée des tensions.

Cependant, il semble très peu probable que cette crise soit voulue. Selon F. Encel, docteur en géopolitique et maître de conférences à Science Po Paris, les relations entre la République Islamique et l’État d’Israël sont antagonistes, mais il s’agit plus de postures que de positionnements géostratégiques lourds[6]. Ces postures sont en revanche crisogènes dans la mesure où elles s’accompagnent de campagnes de diabolisations. A titre d’exemple, le Président M. Ahmadinejad avait déclaré que « le régime occupant Jérusalem devait disparaître de la page du temps », et non « être rayé de la carte » comme cela avait été traduit[7].Cette crise est donc probablement fortuite, et sa soudaineté a rendu toutes les éventuelles mesures préventives inefficaces.C’est un phénomène caractéristique des situations de crises identifié par M. Brecher et J. Wikenfeld : une crise est une situation qui menace les objectifs de haute priorité du groupe de décision. Il s’agit donc d’un changement, d’une dynamique. Or, l’État ne perçoit pas la dynamique de changement en train de se mettre en place, d’où un effet de surprise.Compte tenu de l’environnement stratégique, il est donc également probable que l’acmé, c’est à dire le point maximal de tension, reste à venir.

Des acteurs aux intérêts et objectifs stratégiques conflictuels

Coincé entre l’embargo américain, le risque israélien et les rivalités religieuses avec les pays sunnites de la région, à commencer par l’Arabie Saoudite, l’Iran souhaite avant tout garantir sa sécurité. C’est dans cette optique que diplomatiquement il cherche à renforcer ses relations avec la Russie, seule alternative viable aux États-Unis, et le Qatar, avec qui il partage le plus grand gisement gazier au monde. L’Iran cherche aussi à obtenir la faveur des européens qui questionnent la légitimité de ce nouvel embargo et souhaitent négocier un nouvel accord pour permettre à l’Iran de se développer. On assiste à la naissance d’intérêts alternatifs aux américains, pouvant représenter internationalement le contrecoup de la politique du Président Trump. À savoir le glissement de plusieurs pays médians vers une alternative plus fiable que les États-Unis, telle que la Russie ou la Chine.

Du côté d’Israël, l’Iran est perçu comme le paria de la région qui menace les intérêts israéliens par le financement des mouvements chiites comme le Hamas. Afin d’assurer sa sécurité et de défendre ses acquis territoriaux, Israël cherche à freiner l’Iran dans son développement économique et donc, militaire. Pour cela, Israël renforce ses relations avec les Etats Unis et ses alliés dans la région. On peut noter que le Bahreïn est le premier pays arabe à soutenir officiellement Israël, or, étant membre du Conseil de Coopération du Golfe, il est fort probable que l’Arabie Saoudite fasse de même. Il y aurait alors une coalition de l’ensemble de la région, à l’exception du Qatar, contre l’Iran.

Enfin, l’administration Trump est la première à soutenir autant Israël, ne serait-ce que par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’État juif. Il y a une convergence avec Israël sur le nucléaire iranien (et au sujet de l’Iran de façon générale). Les États-Unis, prônant jusqu’à présent la négociation vers la paix dans la région, ont maintenant choisi leur camp, le camp israélien, et entendent bien le défendre. Il faut enfin ajouter que Donald Trump a tout à gagner à mener une nouvelle campagne de diabolisation de l’Iran, car cela lui permettrait de légitimer devant le Congrès ses demandes d’augmentation de budget pour une défense toujours plus gourmande en ressources[8]. Cette hypothèse est crédible, dans un contexte où la menace Nord-coréenne semble, de son côté, diminuer. Alors que la Corée du Nord devient un partenaire de négociation, il faut trouver ou se créer un nouvel adversaire qui serait une réelle menace.

L’Europe au milieu de tous ces acteurs ne sait pas vraiment comment réagir. Fervente alliée des États-Unis, elle ne souhaite cependant ni une radicalisation de l’Iran, ni soutenir pleinement Israël. Et ce, particulièrement à l’heure où les morts dans la bande de Gaza font débat. Les européens aspirent à une paix équilibrée qui puisse permettre à l’ensemble de la région de se stabiliser et de se développer, d’où une divergence profonde qui s’est creusée avec les États-Unis lorsqu’ils ont soutenu Israël, en témoigne la résolution de l’ONU[9]. De plus les sanctions américaines vont directement ou indirectement affecter les européens, qui n’ont pour l’instant pas de réponse contre les assauts de leur allié. L’Europe va donc chercher à renégocier un accord avec l’Iran, isolant les États-Unis, et se rapprochant avec la Russie jugée plus fiable.

Prospective

Le meilleur scénario possible dans la résolution de cette crise serait une retombée des tensions, notamment à la faveur de la renégociation du JCPoA, qui est donc aussi un attracteur pacifiant. Bien qu’ayant les moyens de le faire, Israël ne pourrait frapper un État en pleine négociation avec ce nouvel axe euro-russe. L’Iran bénéficie par ailleurs de la relative protection de l’éloignement géographique[10].

A l’inverse, le scénario catastrophe serait la guerre, plus probablement hybride, c’est-à-dire un mélange de guerre conventionnelle et de guérilla, avec l’intervention des groupes chiites dans les États limitrophes d’Israël et de la minorité juive en Iran. Les interventions terrestres et les  frappes aériennes seraient en effet difficiles à mettre en œuvre. Un conflit ouvert entre les deux puissances en entraînerait très certainement d’autres compte tenu des très forts antagonismes régionaux contre l’Iran.

Quelques pistes crédibles seraient donc une poursuite de l’accroissement des tensions, avec des affrontements périphériques, comme sur la bande de Gaza, et diplomatiques sur des sujets sensibles comme le JCPoA ou les sanctions imposées par les États-Unis. On pourrait assister à la montée en influence de certains acteurs à la faveur d’autres crises (comme la crise palestinienne), tels que la Turquie ou l’Arabie Saoudite. Les tensions continueraient de se manifester par une forte violence discursive, relativisée par des actions concrètes qui resteraient très périphériques.

Certains points stratégiques pourraient cristalliser les tensions, notamment le détroit d’Ormuz[11]. L’Iran, disposant de capacités de nuisance asymétriques importantes, est susceptible d’y déployer du matériel d’interdiction. Il conviendra également de surveiller ses nombreux points d’appuis en Syrie, au Liban (Hezbollah) et dans la bande de Gaza (Hamas).   Le tout sur fond de rivalités religieuses entre sunnisme – chiisme cristallisées par l’opposition Arabie Saoudite – Iran. 

Conclusion

La crise Iran-Israël résulte de la conjoncture de deux facteurs : d’abord les interactions négatives historiques, qui forgent la plupart des tensions entre ces deux États antagonistes, et ensuite la politique internationale de Donald Trump qui internationalise cette crise. Cette politique crée la rupture avec les précédentes administrations, notamment par le soutien à Israël ou encore les récentes remises en questions des tarifs douaniers. Le rétablissement de l’embargo contre l’Iran s’inscrit dans le mouvement unilatéral du protectionnisme américain, avec des conséquences régionales (avec Israël et l’Arabie Saoudite) et internationales. Les États-Unis agissent, semble-t-il, sans se soucier des conséquences sur le long terme, et accélèrent la dynamique de réorganisation du système international. Il s’agit d’une opportunité pour la Russie et pour la Chine qui peuvent désormais apparaître comme partenaires plus fiables que les États-Unis. Une illustration de cette tendance pourrait être, par exemple, l’exclusion du Japon des discussions relatives à la Corée du Nord. La fragilisation des alliances historiques, principalement avec l’Europe, pourrait mener à l’émancipation de ces puissances, notamment avec le retour du débat sur l’Europe de la défense. Pour l’instant, la politique américaine n’a pas encore fait les frais de réponses de la part des autres puissances, encore dans une phase de sidération. Toutefois, une réaction, que ce soit la Chine au sein d’une guerre économique, ou l’Europe par un isolement diplomatique américain (nouvel accord avec l’Iran), pourrait entraîner une escalade qui mettrait le système international en crise. Une recomposition du système pourrait être envisagée dans la prochaine décennie, dans laquelle la position des États-Unis est difficile à anticiper. Par sa politique d’incertitude délibérée, Donald Trump générerait malgré lui la multi-polarisation d’un monde où la puissance militaire serait la seule manière d’être écouté[12].Ainsi, par une forme d’intuition, le Président américainpréparerait son pays à un « splendide isolement[13] » à l’américaine.

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[1]ANON, « Première confrontation directe entre Israël et l’Iran en Syrie, après des tirs de roquettes dans le Golan », FranceInfo, www.francetvinfo.fr, publié le 10/05/2018,  https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/nucleaire-iranien/pour-la-premiere-fois-israel-et-l-iran-s-affrontent-directement-en-syrie_2745455.html, consulté le 20/06/2018.

[2]SMOLAR Piotr, « Derniers préparatifs avant le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem », www.lemonde.fr, publié le 12/05/18, https://www.lemonde.fr/international/article/2018/05/12/derniers-preparatifs-avant-le-transfert-de-l-ambassade-americaine-a-jerusalem_5297903_3210.html, consulté le 20/06/2018.

[3]Art. cit. e.

[4]SALIBY Hoda, « Les dessous du gel des relations entre le Maroc et l’Iran », Courrier International, www.courrierinternational.com, publié le 03/05/2018, https://www.courrierinternational.com/article/les-dessous-du-gel-des-relations-entre-le-maroc-et-liran, consulté le 20/06/2018.

[5]ANON, « Israël frappe 25 cibles dans la bande de Gaza, en riposte à des tirs de roquettes », FranceInfo, www.francetvinfo.fr, publié le 20/06/2018, https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/israel-frappe-25-cibles-dans-la-bande-de-gaza-en-riposte-a-des-tirs-de-roquettes_2810581.html, consulté le 20/06/2018.

[6]ENCEL Frédérique, interrogé par Thomas DELAGE le 2 janvier 2017, « La relation Israël-Iran sent-elle vraiment la poudre ? », Les Grands Dossiers de Diplomatie, n°37, Février-Mars 2017, pp. 59-60, p. 59.

[7]AREFI Armin, article, «  Iran : Ahmadinejad n’a jamais appelé à « rayer Israël de la carte », publié le 26/04/2012, http://www.lepoint.fr/monde/iran-ahmadinejad-n-a-jamais-appele-a-rayer-israel-de-la-carte-26-04-2012-1455392_24.php, consulté le 11/06/2018.

[8]Propos tenu par un intervenant au 104èmecycle Jeune de l’IHEDN, régit par la règle de Chatham House qui dispose « Quand une réunion, ou l’une de ses parties, se déroule sous la règle de Chatham House, les participants sont libres d’utiliser les informations collectées à cette occasion, mais ils ne doivent révéler ni l’identité, ni l’affiliation des personnes à l’origine de ces informations, de même qu’ils ne doivent pas révéler l’identité des autres participants. ». Voir Centre des Hautes Etudes Militaires, http://www.dems.defense.gouv.fr, « Règle de Chatham House », http://www.dems.defense.gouv.fr/chem/presentation/regle-de-chatam-house/, mis à jour le 29/09/15, consulté le 10/11/2017.

[9]ANON, « L’Assemblée générale adopte une résolution réclamant la protection des civils palestiniens à Gaza », ONU Info, 13 juin 2018, https://news.un.org/fr/story/2018/06/1016632, consulté le 25/06/18

[10]doc. cit. e.

[11]« IRAN-Israël, la simulation d’une attaque. », vidéo, Le Dessous des cartes, www.youtube.com, publiée le 12 mars 2012, https://www.youtube.com/watch?v=OtJNrqxDquw, consultée le 10/06/18.

[12]Selon Olivier Zajec lors d’une conférence tenue à l’université Jean-Moulin Lyon 3 le 9 mars 2018 intitulée « La Politique Etrangère américaine sous Donald J. Trump ».

[13]Expression utilisée par l’enseignant canadien Foster (1847-1931) pour faire l’éloge de la politique étrangère britannique du 19ème siècle consistant à se tenir à l’écart des affaires européennes.