Etat des lieux Hong Kong – Pékin : Les manifestations hongkongaises contre la politique chinoise et prochinoise

Article de Léa Cuchot – 18 octobre 2019

 

La résistance des manifestants face à la politique menée par le Gouvernement de Carrie Lam

La situation se durcit dans la région administrative spéciale de Hong Kong. Depuis quatre mois, les tensions qui opposent Carrie Lam, cheffe du gouvernement, aux Hongkongais se cristallisent autour de différents points de tension. En outre, les dissensions internes à la Province sont doublées de pressions politiques et diplomatiques de la part de la Chine continentale amenée par Pékin.

Un évènement récent a d’ailleurs une nouvelle fois aggravé la situation qui était déjà extrêmement conflictuelle. Le 4 octobre 2019, les autorités hongkongaises ont décidé d’invoquer une loi interdisant le port des masques lors des manifestations. Carrie Lam, au sommet de la hiérarchie politique à Hong Kong, s’est appuyée sur un texte règlementaire rédigé en 1922. Dans cette loi, approuvée plus d’un siècle en amont, le corps exécutif est autorisé à prendre toutes les mesures qu’il considère adéquates dans des cas d’extrêmes urgences et d’insécurité profonde avérée, et ceci sans l’aval de la sphère législative. Selon Carrie Lam, cette décision était « nécessaire dans le but de ramener de l’ordre et de la sérénité à Hong Kong après des mois de manifestations et d’escalade de violence »[1]. Pourtant, l’effet dissuasif escompté par la cheffe de l’exécutif semble s’effacer devant un possible effet de radicalisation[2] des manifestations qui pourrait amener à un accroissement de la violence lors des prochains rassemblements. Plus encore, cette loi, donnant un nouvel argument de poids contre lequel combattre, devient un énième motif de contestation concentrant plus encore la résistance massive envers le gouvernement hongkongais et celui de Pékin.

 

Un principe singulier et unique : « un pays, deux systèmes »

  Le particularisme du statut de Hong Kong forme jusqu’ici un cas unique. Pourtant, l’instabilité politique que doit affronter actuellement la Province semi-autonome semble bousculer tous les principes acquis lors de l’accord Londres-Pékin en 1997, date de la rétrocession de l’ancienne colonie britannique dans le giron chinois. Le principe maître de cet accord était celui de « un pays, deux systèmes », valable légalement jusqu’à 2047. Selon l’Accord de 1997, la semi-autonomie de la région administrative spéciale s’opèrerait dans les domaines économique, juridique et de politique intérieure[3]. La loi fondamentale, texte règlementaire qui s’érige au sommet de toutes les lois hongkongaises, affirme que la Province peut continuer à évoluer dans le système capitaliste. Ce texte permet aussi aux Hongkongais de jouir de libertés propres et de droits spécifiques, les différenciant ainsi des citoyens de la Chine continentale.

Depuis le début des manifestations en avril 2019, se sentant menacés dans l’exercice de leurs droits, les contestataires hongkongais souhaitent pérenniser ce statut spécifique en rejetant l’ingérence chinoise dans leurs dossiers internes.

 

Tensions à Hong Kong : l’emploi du terme « crise » est-il théoriquement justifiable ?

Les motifs des manifestations demeurent extrêmement divers et se multiplient au fur et à mesure des évènements. Initialement, la revendication résidait dans le rejet massif de l’adoption de la loi d’extradition portée par Carrie Lam. De façon sous-jacente, les Hongkongais manifestaient contre la mise à mal de « l’indépendance de la justice hongkongaise »[4] et contre la justice chinoise elle-même, qualifiée d’obscure. En effet, ils estimaient que les individus extradés vers la Chine continentale ne seraient pas jugés selon des procédures fiables, et pourraient potentiellement faire l’objet de procès inéquitables.

L’ONG Human Rights Watch a évoqué ces points de frictions dans les termes suivants : « Criminal suspects in China’s legal system are at risk of torture or other ill-treatment and unfair trials ». Sophie Richardson, Directrice des recherches sur la Chine de cette ONG évoque une autre problématique : « The extradition law changes would irrevocably damage on Hong Kong’s status as the safe harbor for people peacefully promoting human rights in China ». Même si le projet de loi est à ce jour en suspens, en cas d’adoption, les habitants de la Province chinoise pourraient être privés de tout ou partie de leur liberté d’expression. Cette même liberté, comme d’autres (libertés de manifestation, de grève, de propriété privée) sont pourtant martelées dans les grands principes de la Loi fondamentale de Hong Kong de 1990. Si elle est un jour adoptée, la loi d’extradition donnerait à Pékin un point d’entrée supplémentaire pour accroître sa mainmise sur Hong Kong.

À cette revendication initiale s’agrège la volonté d’une démocratie complète et aboutie dans la Province par le biais du passage au suffrage universel. Il s’agit de la renaissance d’une des revendications du « Mouvement des parapluies »[5] de 2014 autour de la figure de Joshua Wong, militant pro-démocratie. En plus de ce passé historique des revendications démocratiques, il est surtout question du respect des règles juridiques et notamment de l’article 45 de la Loi fondamentale de Hong Kong. Cette deuxième revendication permet donc de faire émerger à nouveau l’idée d’une ferveur démocratique et d’impulser une réelle volonté d’autodétermination pour la région administrative.  

            En outre, des slogans récurrents demandent la démission de la cheffe du Gouvernement hongkongais, Carrie Lam. Les principaux reproches qui lui sont imputés sont sa conduite d’une politique trop souvent prochinoise qui ne cherche pas à pérenniser les droits, devoirs et libertés si spécifiques des Hongkongais pourtant garantis depuis plusieurs décennies par des textes règlementaires.

 

Il s’agit bien d’une accumulation progressive des facteurs crisogènes. La crise interne est bien effective et multiforme. Jean-Pierre Cabestan, sinologue, explique même que « la crise actuelle est sans précédent ». Pourtant, il y a une véritable évolution depuis le Mouvement des Parapluies de 2014, l’objectif actuel étant de ne plus subir des « atteintes supplémentaires aux libertés publiques »[6].

Selon Martine Bulard, Hong Kong devient progressivement une « poudrière géopolitique »[7] où se confrontent différents types d’intérêts (politique, diplomatique, influence). D’ailleurs, comme l’exprimait l’éditorial du quotidien South China Morning Post : « la crise politique ne peut être résolue que par des mesures politiques ». Le gouvernement Lam a tenté de réduire les manifestations par l’investissement dans les sphères économiques et sociales de la Province, notamment au niveau des retraites et des classes en difficulté. En vain, le processus ne peut fonctionner puisque les revendications politiques ne sont pas suivies de réponses adéquates de la part du Gouvernement hongkongais.

Au-delà d’une crise politique, une crise de confiance envers Carrie Lam est à déplorer. Alexandre Eyriès est parvenu à théoriser le principe de confiance comme élément central de toute politique. Il explique dans son ouvrage que la confiance est « le socle de toute véritable démocratie »[8]. Si les Hongkongais ne parviennent pas à faire confiance à leur gouvernement, il existe dès lors une faille dans le principe même de démocratie. D’ailleurs, Carrie Lam est qualifiée par ses détracteurs de « marionnette de Pékin », avec une politique pro-Pékin ne défendant pas les droits et libertés fondamentales de ses citoyens. Mais la contestation de Carrie Lam surpasse les contestations populaires. En effet, le 16 octobre 2019, la cheffe du gouvernement hongkongais a essayé de prononcer un discours devant le Parlement dans le but de reconquérir la confiance de sa population par l’annonce de nouvelles mesures économiques et sociales. Cette tentative fut vaine puisque de nombreuses contestations parlementaires l’ont contraint à annuler son allocution.

En plus de cette problématique intrinsèquement politique, la police semble être la nouvelle cible des manifestants radicaux à Hong Kong. Les relations qui étaient par le passé plutôt cordiales sont dorénavant hostiles. Les Hongkongais dénoncent « l’abus de pouvoir » de la police lors des différents rassemblements. En effet, si le droit de manifester et d’expression sont inscrits dans les articles de la Loi fondamentale hongkongaise, le Gouvernement a semblé être submergé par les évènements et a surréagi face à la crise en demandant notamment aux agents de police antiémeutes sur place de riposter pour « rétablir l’ordre »[9]. Ainsi, de nombreuses violences policières et des arrestations en nombre de militants pro-démocratie sont à constater. Le fait que le pouvoir exécutif ait surréagi, et ce, à plusieurs reprises, a une nouvelle fois donné des arguments de taille pour les manifestants. Au gré des évènements, les contestataires modulent leur champ de revendications. D’ailleurs, ils demandent expressément une justice pour les violences policières commises sur les manifestants hongkongais par la mise en place d’une commission d’enquête indépendante ainsi que l’abandon des poursuites judiciaires engagées contre plusieurs centaines de manifestants. À ce jour, ces doléances sont refusées par le gouvernement.

 

La position forte de Pékin

La menace d’une intervention militaire de Pékin dans le but de rétablir l’ordre et le calme à Hong Kong reste de l’ordre du mythe. Le sinologue Jean-Philippe Béja estime que la politique stricte de Pékin qui s’est traduite par l’envoi de chars à la frontière interne avec Hong Kong est un choix stratégique. L’objectif est, selon lui, de comprendre la position de la communauté internationale face à la possibilité d’une telle action. De plus, l’utilisation effective de ces chars à des fins répressives reste peu plausible, en tous cas, actuellement. Si tel était le cas, Pékin pourrait tomber sous le coup de sanctions américaines et européennes potentiellement fortes et donc devrait subir de graves pertes économiques. Il n’en reste pas moins que la diffusion, le 31 juillet 2019, de la vidéo d’un exercice d’intervention militaire dans le cadre d’une manifestation, montre le niveau de capacité militaire de la Chine continentale. L’objectif semblait clair. Celui d’impressionner les manifestants et de les amener à un arrêt immédiat sinon rapide des manifestations massives dans l’ancienne colonie britannique. Un haut responsable chinois a même évoqué que « ceux qui jouent avec le feu périront avec le feu ». Mais ces menaces n’ont pas semblé apeurer les participants engagés dans les rassemblements. Ce message de Pékin les aurait d’ailleurs plus galvanisés que terrorisés. En revanche, une partie des Hongkongais reste à l’écart du mouvement contestataire. En effet, certains individus cherchent à se protéger de toutes les « sanctions » que la Chine continentale pourrait leur imposer en cas de suspicions d’actions à son encontre.

Un élément rend pourtant paradoxale la position adoptée par Pékin. Le gouvernement chinois minimise l’ampleur des manifestations en donnant des chiffres officiels du nombre de participants bien inférieurs à ce qu’ils étaient selon les informations transmises par les organisations, notamment le Front Civil des Droits de l’Homme. Ceci produit une contradiction avec le déplacement des troupes chinoises à la hauteur des frontières hongkongaises. Le fait que Pékin ait décidé de placer des troupes à la frontière de la Province fait écho à un sentiment de menace, du mouvement pro-démocratie ou des manifestations massives dont les effets doivent rester cloisonnés à l’intérieur des frontières de Hong Kong.

 

 

Quelques pistes de prospectives

Quid de la communauté diasporique hongkongaise ?

La communauté diasporique hongkongaise est importante dans le monde entier. Il existe par conséquent la notion d’une identité locale hongkongaise dans des pays étrangers comme au Royaume-Uni ou en Amérique du Nord. Celle-ci a souvent émigré vers des pays étrangers lors de la rétrocession de Hong Kong à la Chine. L’immigration était due à la peur de se retrouver dans le giron chinois et d’être privée des libertés d’antan données par le colon britannique. Cette diaspora exporte donc les manifestations pour apporter un soutien à celles organisées dans la localité de Hong Kong. À Paris par exemple, des dizaines de personnes ont manifesté pacifiquement pour soutenir la plus grande manifestation depuis sa rétrocession à la Chine en 1997 rassemblant plus de deux millions de personnes le 16 juin 2019. Dès lors, il semblerait que la lutte initialement localisée à Hong Kong se mondialise grâce à cette importante communauté diasporique hongkongaise, répartie dans le monde entier.

 

La position de la communauté internationale sur le sujet des manifestations

Les différentes tensions à Hong Kong sont expressément de l’ordre de la politique intérieure. Toutefois, la communauté internationale s’interroge sur l’ampleur de manifestations et la position stricte adoptée par la Chine continentale. Les fervents manifestants cherchent du soutien dans les pays étrangers. Outre leur diaspora, il s’agit de trouver une aide étrangère étatique, qui pourrait permettre de faire « reculer » Pékin.

Les aides sont demandées à des pays dont le poids sur la scène internationale est relativement imposant, l’exemple le plus probant est celui des États-Unis.

Les manifestants agitent des drapeaux américains dans les rues de Hong Kong pour implorer leur aide. En réponse à cet appel du désespoir, la Chambre des Représentants a voté le 16 octobre 2019, une Loi en faveur des droits de l’Homme et la démocratie à Hong Kong. Dans celle-ci, plusieurs thématiques sont abordées, mais la principale vise directement la Chine continentale. Selon cette nouvelle loi américaine, quiconque abolirait des libertés dites fondamentales dans la Province de Hong Kong se verrait infliger de lourdes sanctions. Aussi, l’interdiction de vendre du matériel militaire anti-émeutes aux autorités hongkongaises qui pourrait être utilisé à l’encontre des manifestants pro-démocratie est à noter. L’idée transmise par les États-Unis est de se positionner du côté de Hong Kong et de faire front face à l’attitude de Pékin. La réaction chinoise fut immédiate via un communiqué de presse du porte-parole de la diplomatie chinoise : « Nous appelons les États-Unis à cesser immédiatement de se mêler des affaires de Hong Kong et des affaires intérieures de la Chine ».

Plus généralement, la communauté internationale peine à réagir efficacement. Il s’agit pourtant d’un réel combat des Hongkongais pour la défense de leur propre identité. De plus, Jean-Philippe Béja a appelé, dans une tribune pour le Monde, « les dirigeants à faire preuve de courage en soutenant le mouvement de contestation de l’ancienne colonie britannique »[10]. Ce qui est défendu actuellement par Hong Kong sont des valeurs et principes de nombreux pays à travers la planète : démocratie, identité, libertés. Pourtant, le sinologue déplore « qu’aucune voix » ne se soit « élevée pour soutenir la lutte des Hongkongais »[11]. Pourtant, les répercussions économiques de la crise politique alors en cours sont désastreuses. Par exemple, les touristes, qui représentent plus de la moitié de la consommation totale de Hong Kong, désertent désormais la Province.

La situation complexe de la région administrative spéciale de Hong Kong semble sombrer. Une aide internationale parait alors indispensable pour arbitrer ce combat dans lequel les hostilités entre le gouvernement Lam, Pékin et les manifestants semblent progressivement monter aux extrêmes.

 

 


 

[1] MALOVIC, Dorian, « Hong Kong, une loi d’urgence pour interdire les masques », La Croix, 4 octobre 2019

[2] Par radicalisation ici, nous entendrons simplement la définition suivante : le fait de rendre plus radical, plus dur, plus sévère, plus extrême, un comportement et/ou un mouvement.

[3] La liberté de Hong Kong porte uniquement sur la politique intérieure. En effet, la politique étrangère de la province doit être coordonnée avec celle de Pékin. C’est finalement la Chine continentale qui est gestionnaire de cette politique stratégique et des relations que la Chine dans sa globalité (Hong Kong inclus) entretient avec les pays du reste du monde.

[4] BULARD, Martine, « Colère à Hong Kong, poudrière géopolitique », Le Monde Diplomatique, Septembre 2019.

[5] Le Mouvement des Parapluies est à l’origine un mouvement d’étudiants qui avait pour objectif de demander plus de démocratie à propos des modes de scrutin pour la désignation de l’exécutif à Hong Kong. La seconde revendication avait pour but l’abandon des programmes scolaires prochinois et donc plus d’indépendance pour Hong Kong au niveau des programmes enseignés.

[6] Interview de Jean-Pierre CABESTAN, sinologue et professeur à l’Université Baptiste de Hong Kong, propos recueillis par Frédéric SCHAEFFER, Les Échos, 17 juin 2019.

[7] BULARD, Martine, « Colère à Hong Kong, poudrière géopolitique », Le Monde Diplomatie, Septembre 2019.

[8] EYRIES, Alexandre, « Chapitre 9 : la politique en crise de confiance. La communication comme antidote ? » dans Richard Delaye éd. La confiance, Relations & organisations, capital humain. Caen, EMS Éditions, 2016, pp.167-180.

[9] Termes employés par Carrie Lam, cheffe du gouvernement hongkongais.

[10] BEJA, Jean-Philippe, « Le sort de Hong Kong concerne tous les pays du monde », 23 aout 2019, Le Monde.

[11] BEJA, Jean-Philippe, « Le sort de Hong Kong concerne tous les pays du monde », 23 aout 2019, Le Monde.