Note d’actualité: Boris Johnson, l’homme du Brexit dur

Par Léa CUCHOT, septembre 2019

Lord Michael Heseltine, Secrétaire d’Etat à la Défense du Gouvernement Thatcher, dénonce le Brexit comme étant « la plus grande crise constitutionnelle des temps modernes ». Ce dossier a provoqué une crise politique profonde au Royaume-Uni. Après David Cameron et Theresa May, Boris Johnson est le troisième Premier Ministre conservateur successif à tenter de conduire la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Depuis le Référendum convoqué par David Cameron le 23 juin 2016, le délicat thème du Brexit n’a cessé de monopoliser les débats dans les classes politiques et de susciter les passions dans les pays européens. En effet, si la stratégie emmenée par Boris Johnson et Dominic Cummings d’un Brexit dur aboutit, de lourdes conséquences aussi bien à l’échelle nationale qu’au-delà des frontières britanniques seraient à déplorer.

L’évolution de la stratégie pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne

Alors que David Cameron, épaulé par plusieurs autres partis politiques à l’instar du Parti Travailliste, œuvrait au maintien du pays dans l’Union Européenne et que Theresa May cherchait un compromis, fruit des négociations avec Bruxelles, Boris Johnson semble affirmer une vision stricte du Brexit, affirmant la possibilité d’une sortie sans accord de l’Union Européenne au 31 Octobre 2019. Tandis que les négociations internes avec les Parlementaires de Westminster et les discussions externes avec Bruxelles semblaient cadencer la politique menée par Theresa May, qui, par trois fois, a exposé un accord aux Parlementaires britanniques ; Johnson adopte une ligne ferme sur le sujet du Brexit avec des mesures strictes qui traduisent dans les faits ses engagements. En outre, le fait que Dominic Cummings, fondateur de l’architecture stratégique du Brexit et conseiller spécial de B. Johnson, ait mené, lors du Référendum, une campagne Pro-Brexit avec le « Vote Leave ! », ne peut que renforcer la position adoptée par le Premier Ministre britannique.

La politique d’un « Brexit do or die » : le combat entre « Brexiteurs » et « Remainers »

Le 31 Octobre 2019 était la date fixée lors du dernier report acté entre l’ancienne Première Ministre Theresa May et les Vingt-sept autres membres de l’Union Européenne. Elle fut confirmée par le Président du Conseil Européen Donald Dusk afin d’éviter un divorce brutal avec le Royaume-Uni dont les effets seraient désastreux. Le paradigme semble désormais différent puisque Boris Johnson prévoit un Brexit « do or die » ou « coûte que coûte » pour cette date, c’est-à-dire avec ou sans accord et refuse catégoriquement tout nouveau report du Brexit. En dépit de la persévérance et de la détermination du Premier Ministre à faire aboutir la sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne, de nombreuses tensions sont à constater entre le Chef du Gouvernement et la Chambre des Communes qui sont notamment la conséquence de la suspension du Parlement britannique décidée le 28 août. L’interruption des débats parlementaires[1] jusqu’au 14 Octobre voulue par Johnson[2] est le fruit d’une réflexion stratégique ayant pour but d’empêcher les députés « anti-Brexit dur » de bloquer une sortie sans accord. Pourtant, cette modification du calendrier parlementaire intervient concomitamment à la rencontre au Sommet Européen, les 17 et 18 Octobre, durant lequel un accord pour la sortie du Royaume-Uni devrait potentiellement être discuté entre Boris Johnson et l’Union Européenne. Les réactions sont nombreuses et les Parlementaires expriment leur mécontentement, scandant « Stop the Coup » lors des sessions parlementaires, face à ce qu’ils voient comme une action illégale. Lord Michael Heseltine affirmait d’ailleurs qu’ « un gouvernement qui a peur du Parlement a peur de la démocratie ». Pourtant, la prorogation décidée par B. Johnson est officiellement légale puisqu’elle figure parmi les prérogatives du Chef du Gouvernement, mais est moralement illégitime et s’avère être anormalement longue dans un contexte politique crucial pour l’avenir du Royaume-Uni.  Le Président de la Chambre des Communes, John Bercow a dénoncé « un outrage constitutionnel » puisqu’ « il est parfaitement évident que l’objet de cette prorogation est d’empêcher le Parlement de débattre du Brexit et de faire son devoir »[3]. Sa démission, annoncée le 10 Septembre au Parlement, traduit une nouvelle fois la profonde crise politique et constitutionnelle que traverse le Royaume-Uni. Dans ce contexte, la virulente opposition à Westminster tend progressivement à se fédérer pour affronter la stratégie autoritaire du Gouvernement Johnson.

Malgré les divers revers essuyés, la stratégie du Brexit continue de se dessiner et l’architecture de cette sortie s’organise notamment autour du pilier primordial de l’économie qui se doit de compenser les pertes inévitables que causerait un « Brexit dur ». Sajid Javid[4], Chancelier de l’Échiquier nommé le 23 Juillet, un des Hommes forts du parti conservateur et favorable à un Brexit dur, a annoncé que le Trésor britannique allait allouer d’importantes sommes pour préparer l’économie du pays à l’éventuelle sortie de l’Union Européenne sans accord. La présentation du budget, le 4 Septembre 2019, a permis de constater la nouvelle attribution de deux milliards de livres supplémentaires pour la période 2020-2021, afin de financer les préparatifs du Brexit[5]. Enfin, au niveau international, le Gouvernement Johnson soigne ses relations avec le Président américain Donald Trump pour des potentiels accords commerciaux en cas de « no deal ».

Ces éléments, d’ailleurs non exhaustifs, prouvent la volonté de Johnson à tenir l’engagement qu’il proclame depuis sa nomination, soit un Brexit « do or die ».

Le maintien d’une ligne directrice dure du Gouvernement Johnson malgré la montée en puissance des contestations parlementaires et gouvernementales

La stratégie affirmée de Boris Johnson, qui paraissait presque inébranlable, accumule les revers successifs qui fragilisent sa crédibilité. Dans les faits, vingt-et-un parlementaires conservateurs, qui légitimaient initialement les choix politiques du Premier Ministre, ont changé leur allégeance politique, modifiant ainsi la tendance à Westminster. En effet, Johnson a perdu la majorité au Parlement le 3 Septembre avec la défection de Philipp Lee qui a rejoint le camp du Parti libéral-démocrate. Alors que Downing Street a immédiatement expulsé ces « rebelles »[6] du parti conservateur, il semblerait que se dessine progressivement une union de l’opposition dans le but de mettre le Gouvernement Johnson en échec. La détermination croissante des contestations à Westminster a permis aux Parlementaires d’unir leurs forces pour rejeter la tenue d’élections anticipées avant Novembre.

En effet, les députés ont refusé les élections législatives que souhaitait convoquer B. Johnson pour le 15 Octobre, tant que la menace du « Brexit hard » persistait. Les membres de la Mère des Parlements[7] ne sont majoritairement plus favorables au Premier Ministre et à ses décisions qui sont de plus en plus dénoncées comme antidémocratiques. De plus, après des discussions internes permises par la convocation de John Bercow d’un débat d’urgence dans la Chambre des Communes, les Parlementaires ont réussi à faire adopter une loi à la majorité des deux-tiers visant à empêcher un Brexit sans accord. Dans cette loi anti no deal, approuvée par Elizabeth II le lundi 9 septembre 2019, le report du Brexit[8] semble inévitable si aucune négociation n’aboutit à l’issue du Sommet Européen des 17 et 18 Octobre. Malgré l’opposition ferme de Boris Johnson à cette nouvelle législation dans laquelle il voit une « loi de capitulation »[9], la décision finale d’accorder une nouvelle fois un report du Brexit repose in fine sur les membres de l’Union Européenne. Le Ministre des Affaires Étrangères français, Jean-Yves Le Drian, s’est déjà opposé fermement à cette alternative.

Au fur et à mesure des rebondissements dans l’affaire du Brexit, les députés de Westminster semblent dorénavant en position ascendante. Sur proposition de Dominic Grieve, les Parlementaires ont approuvé, avant la suspension de leurs activités, la publication de documents confidentiels qui dévoileraient les limites de la stratégie du « no deal » qui jusque-là auraient été dissimulés. Ils détailleraient toutes les problématiques posées par un tel choix. En outre, le Gouvernement lui-même parait de plus en plus isolé. Certains membres le quittent pour montrer leur désapprobation à la politique du Premier Ministre. L’exemple de la démission du frère de Boris Johnson n’est pas unique, puisque la Ministre du Travail, Amber Rudd, a choisi de quitter le Gouvernement qualifiant « d’attaque contre la démocratie » les actes du Premier Ministre.

Dès lors, Johnson maintient son cap malgré de multiples désillusions. La Théorie des Jeux qui tente d’expliquer les choix pris dans un environnement contraint, peut permettre d’éclaircir la posture adoptée par le Premier Ministre et donc d’en déchiffrer la stratégie. Johnson cherche à convaincre l’opinion publique et les classes politiques britanniques et étrangères qu’il est capable de sortir de l’Union Européenne conformément à son engagement, quoi qu’il en coûte à son pays. Soren Schwuchow, expert en théorie des jeux, estime que « les députés menaçaient la stratégie jusqu’au-boutiste de Boris Johnson en cherchant à empêcher un Brexit sans accord, donc le Premier Ministre a décidé de suspendre l’activité du Parlement. Il coupe ainsi les ponts en espérant que cela va renforcer sa position de négociations face à Bruxelles »[10].  Johnson cherche à paraître cohérent entre les décisions prises et l’idée du Brexit dur qu’il favorise. Il tente de crédibiliser sa politique par des mesures fortes pour accroitre la pression sur l’Union Européenne. Il s’agirait ainsi de favoriser les négociations avec Bruxelles dans une posture qui lui serait favorable.

Analyse des conséquences de la politique menée par Johnson en cas de Brexit hard

Une nouvelle ère d’incertitudes et de confusions sur les conséquences du Brexit pourrait donc voir le jour. Le Royaume-Uni devrait subir des effets considérables, et ceci d’autant plus dans le cas d’une sortie sans accord. Plusieurs secteurs, à l’instar des services financiers britanniques, des constructeurs automobiles, de l’agriculture, de l’agroalimentaire, ou des biens de consommations seraient potentiellement impactés. Au niveau financier, la Livre sterling risquerait de continuer de chuter, en perdant notamment la confiance des investisseurs. Ainsi, la devise et l’économie britanniques sont suspendues à l’échéance du Brexit. L’impact commercial serait aussi sans commune mesure puisque les échanges commerciaux devraient être compliqués par la sortie du marché unique européen[11], fondement de l’Union Européenne, institutionnalisé par le Traité de Rome de 1957.

Selon Ana Boata, économiste, « le Brexit provoquera une inflation liée aux importations de biens et de services, une tendance aggravée par la dépréciation de la livre sterling. » Si une sortie de l’Union Européenne sans accord est actée, les règles de l’Organisation Mondiale du Commerce seraient appliquées avec des tarifs douaniers imposés de 5 ou 7%. Du côté des importations britanniques, elles seraient aussi taxées à hauteur de 3%. Selon une étude sur le thème de l’économie après le Brexit, menée par l’Organisation des Nations Unies, un « no deal » ferait perdre au Royaume-Uni l’équivalent de 14,6 milliards d’euros en ce qui concerne les exportations vers l’Union Européenne. Plus généralement, le pays pourrait perdre entre 1 et 4% de son PIB d’après une étude du Parlement Européen. La sortie brutale et sans accord du Royaume-Uni de l’Union Européenne engendrerait de nombreuses complications. En effet, les conséquences du « no deal » exposées dans « l’Opération Yellowhammer », le nom de code des documents gouvernementaux publiés après la demande de Westminster, prouvent que le secteur pharmaceutique devrait subir un difficile revers à la suite de la sortie définitive. Certaines hypothèses iraient jusqu’à évoquer la possibilité d’une pénurie de certains produits médicamenteux qui pourrait à terme avoir des répercussions désastreuses sur la population pour laquelle la consommation régulière de ces substances relève parfois d’un enjeu vital.

Au-delà d’impliquer l’Angleterre, les conséquences possibles du Brexit, notamment pour l’Irlande du Nord, sont importantes. En effet, la question nord-irlandaise est au cœur des débats depuis le Référendum de 2016. Lors de cette consultation citoyenne, l’Irlande du Nord avait d’ailleurs majoritairement voté contre le principe du Brexit[12]. La potentielle sortie de l’Union Européenne ravive les tensions, notamment sur l’éventuelle mise en place d’un « backstop » à la frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. Cette dernière, unioniste et protestante, est rattachée au Royaume-Uni depuis 1801[13] mais partage son territoire avec la République d’Irlande, catholique et fervente d’une rupture avec le Royaume-Uni. L’Irlande du Nord, aussi appelée l’Ile d’Irlande, est citée dans un rapport du Ministère chargé de la sortie de l’Union Européenne, qui insiste sur le fait qu’elle risque d’être davantage touchée par le Brexit que l’Ile de Grande Bretagne. En effet, le rapport étroit qu’entretient l’Irlande du Nord avec l’Union Européenne est non négligeable. Cette dernière a permis la progression économique de l’Ile d’Irlande, qui selon Thibaud Harrois, repose sur l’ouverture totale de la frontière avec la République d’Irlande. D’autre part, l’Union Européenne a été la principale instigatrice des conditions de paix entre les différentes communautés religieuses de la région. L’Irlande du Nord a d’ailleurs réussi à développer son agriculture grâce à la Politique Agricole Commune (PAC). Selon Michael Creed, Ministre de l’Agriculture Irlandais depuis Mai 2016, « l’Irlande est de loin la plus affectée par le Brexit ».

Prospectives

Dès lors, compte tenu des éléments avancés précédemment, quelles sont actuellement les issues possibles ? De nombreux scénarii d’évolution peuvent être considérés.

Motion de défiance, démission du Premier Ministre ou nouveau référendum ?

Une proposition exposée le 2 Septembre par Jeremy Corbyn, député à la Chambre des Communes, à la tête du Parti Travailliste, consiste en un vote de défiance contre Boris Johnson pour remettre en cause son maintien à la tête du Gouvernement britannique. Cette hypothèse pourrait permettre la chute du Gouvernement Johnson et donc éviter un Brexit chaotique. Mais les scénarios peuvent aussi être bouleversés par les choix de Johnson. Il est en effet probable que le Premier Ministre demande une motion de censure contre son propre gouvernement, mais cette alternative paraitrait surprenante. En cas de motion de défiance perdue par le Premier Ministre, le Parlement aurait alors quatorze jours pour former un gouvernement alternatif. En cas d’échec, des élections générales seraient convoquées.[14]

Les désaveux envers la tête du Gouvernement se multiplient. Dans ce contexte, est-il possible que Johnson soit poussé à la démission ? Il s’agit en effet d’un scénario possible mais peu probable. En référence à la Théorie des Jeux exposée ci-dessus, le comportement politique de Johnson ne devrait pas le mener à une telle décision qui remettrait en cause toute sa détermination sur le thème du Brexit.

Enfin, une nouvelle consultation populaire en proposant un nouveau référendum à Londres parait de la même façon improbable, d’autant plus que les mécontentements populaires s’accroissent face à l’incompréhension et ne seraient pas bénéfiques à un vote pour le Brexit et serait donc en défaveur de B. Johnson.

La plausible mise à mal de l’Etat de droit par Johnson : quelles conséquences ?

Alors qu’une loi « anti Brexit dur » a été adoptée avant la suspension du Parlement, Johnson et Cummings, partisans d’un « Brexit hard do or die » ne semblent pas vouloir tenir compte de cette nouvelle législation. Cependant, le Gouvernement se doit de respecter l’Etat de droit du Royaume Uni et en aucun cas ne peut contrevenir à celui-ci, ce qui, d’après une étude britannique, fragiliserait de surcroit le système judiciaire. Si le Premier Ministre britannique agit dans ce sens, les Parlementaires de l’opposition (notamment du Parti Travailliste) seraient en capacité de saisir le Tribunal pour demander l’application de la loi et s’engager dans un combat judiciaire.

Quid de la suspension du Parlement jusqu’au 14 Octobre ?

Le mercredi 11 Septembre, la Cour d’Appel écossaise a jugé illégale la suspension du Parlement par Boris Johnson, décision dont le Gouvernement britannique a fait appel. Il est dorénavant possible que les députés retournent au Parlement débattre avant la date fixée, dans le cas où la Cour d’Appel refuse au Gouvernement de déclarer légale cette prorogation. La stratégie de Johnson serait ainsi mise en échec.

Les conséquences économiques et financières chaotiques d’un « Brexit hard »

Le Royaume-Uni est ancré depuis 1973 dans le processus européen et a contribué en partie à son développement. Il est donc aisé de justifier l’importance des liens commerciaux qu’unissent le pays à l’Union Européenne.

Le milieu automobile risque par exemple d’être très impacté par un Brexit sans accord. Certaines firmes, comme PSA qui détient des filiales en Angleterre, pourraient fermer lesdites filiales Outre-Manche à l’issue d’une sortie sans accord de l’Union Européenne afin de les transférer en Europe continentale pour des raisons économiques et financières. [15] Comme l’imposent les règles de l’OMC, les entreprises restant au Royaume-Uni devraient être taxés lourdement[16]. De nombreuses firmes automobiles comme Honda ou BMW, ont d’ores et déjà pris leurs dispositions en fermant certaines de leurs usines au Royaume-Uni pour éviter le désordre sur la continuité des opérations que provoquerait une sortie sans accord. Le secteur de l’industrie automobile semble dorénavant plongé dans une crise durable qui devrait s’endurcir une fois le Brexit effectif.

De surcroit, le Brexit pourrait désorganiser l’industrie de l’aérospatial. En effet, le Royaume-Uni est le premier pays européen dans le domaine. L’exemple d’Airbus est ici probant. Au-delà de l’impact sur les milliers de salariés de la firme multinationale, Airbus ne pourrait plus parvenir à tenir ses délais de fabrication car la totalité des ailes des appareils sont fabriquées au Royaume-Uni[17]. Dès lors, tout obstacle à la libre circulation des marchandises qui régulait jusque-là les échanges, serait enclin à bloquer la production des chaînes d’assemblage du groupe. Même si Tom Enders, le Président exécutif d’Airbus, a exposé l’existence de stockages d’ailes pour compenser cette situation, le retentissement en termes de compétitivité pourrait donc être crucial en cas de Brexit dur puisque la problématique des taxes serait effective tous les types d’échanges, quels qu’ils soient.

En cas de sortie sans accord, les conséquences pourraient donc être désastreuses pour la croissance britannique qui devrait rapidement tomber en récession.

 Enjeux et scénarios probables pour l’Ecosse et l’Irlande du Nord

L’unité qui caractérisait le Royaume-Uni jusqu’au Brexit parait actuellement ébranlée. En effet, le deuxième parti politique du Pays en Irlande du Nord, a proposé un référendum portant sur l’Irlande unifiée. Les différences culturelles et religieuses entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord amenuisent cette possibilité. Cependant, la création d’un filet de sécurité (dit « backstop ») permettrait à l’Irlande du Nord de continuer à bénéficier des tarifs douaniers du marché commun européen et d’agir conformément au droit européen. Concernant l’Ecosse, il s’agit d’une problématique similaire puisque le pays souhaite rester dans l’Union Européenne, s’opposant ainsi à la politique menée à Londres. La possibilité d’un référendum pour l’Indépendance de l’Ecosse est ici plausible. D’ailleurs, la Première Ministre Ecossaise, Nicola Ferguson Sturgeon, a déclaré dès le 24 juin 2016 que « sa région voit son avenir au sein de l’Union Européenne ». Les subventions venant des caisses européennes, notamment en direction de l’agriculture écossaise, sont indispensables à la tenue d’une croissance soutenable. L’économie de l’Ecosse et donc sa croissance ne pourraient pas être acceptables si Londres quittait de façon brutale l’Union Européenne.

Quid de l’industrie britannique et européenne de la Défense en cas de Brexit 

Le Royaume-Uni est décrit par Pascal Allizard, Vice-Président de la Commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées, comme un « poids lourd économique et industriel »[18] de l’Union Européenne. Dans ce contexte, un « Brexit dur » engendrerait des complications certaines sur l’industrie de la deuxième puissance économique mondiale, notamment en matière de défense. Effectivement, l’enjeu s’avère complexe. Jean Bizet, Président de la Commission des Affaires Européennes, a exprimé que le Brexit représenterait un véritable « choc pour les industries européennes »[19].

Concrètement, le Brexit menacerait l’implication du Royaume-Uni dans le développement de l’industrie de défense européenne et donc provoquerait la fin de l’équilibre des nations au sein de l’Union. Une sortie sans accord aurait donc un effet majeur sur la politique sécuritaire et étrangère de l’Union Européenne dont l’objectif est d’atteindre une autonomie stratégique en termes de défense. Si le Royaume-Uni sort du marché unique et de l’union douanière de l’Union Européenne, le pays deviendrait un acteur tiers sur la thématique de la défense, presque étranger à l’Union. Pourtant, il a grandement contribué à l’élaboration de la défense européenne, notamment au travers du principe de la PSDC[20] promu lors du Sommet de Saint Malo en 1998.

Le Royaume-Uni est l’un des premiers investisseurs de l’Union pour la défense et contribue, par le biais de ses industries, aussi bien quantitativement que qualitativement à l’industrie de défense européenne. D’ailleurs, la coopération entre le Royaume-Uni et les membres de l’Union est facilitée depuis 2004 par la Politique Européenne en matière de capacité d’armement (PECA). Ce dispositif, pierre angulaire du système de défense européen, deviendrait fragile du fait du Brexit et devra se renouveler pour garder son efficacité.

Mais, si le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne, il ne quitte pas l’Europe. Une coopération stratégique et opérationnelle en matière de défense pourrait se poursuivre entre les deux entités. Même en cas de Brexit hard, la collaboration ne serait pas réduite à néant et pourrait faire l’objet de nouveaux accords spécifiques. En revanche, cette hypothèse deviendrait caduque si le Royaume-Uni décidait de se tourner vers le reste du monde pour développer sa propre défense, une volonté affirmée par Gavin Williamson, ancien Ministre de la Défense britannique. Cependant, les Accords bilatéraux franco-britannique de Lancaster House de Novembre 2010 sont structurants de la défense européenne et seront maintenus même en cas de Brexit Hard. Les projets industriels franco-britanniques sont donc des éléments majeurs pour la continuité des relations entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne en cas de sortie sans accord.

Cependant, une refonte de l’Union Européenne post-Brexit dans le but de transformer en profondeur la stratégie de l’Union Européenne est aussi envisageable. Le Président de la Commission des Affaires Européennes, Jean Bizet, insiste d’ailleurs sur cette option et appuie sur la nécessité de « rebâtir une Europe forte, compétitive et innovante »[21]. Post-Brexit, l’Union Européenne pourrait chercher à renforcer ou à mettre en place des collaborations en matière de défense avec des pays tiers, non membres de l’Union Européenne. Cette alternative permettrait de compenser le manque causé par le Brexit sur les éléments précités et de continuer d’alimenter l’industrie de la défense européenne.

Quelles conséquences du Brexit sur les relations internationales ?

L’impact du Brexit sur les relations internationales serait important. En tous cas, un retentissement certain sur les relations intra-européennes serait à constater. Dans l’immédiat, le vote britannique est susceptible d’affecter les équilibres internes de l’Union Européenne. La sortie du Royaume-Uni devrait aboutir à une refonte des relations entre les membres de l’Union. D’un point de vue international, Joseph Nye, fondateur de la théorie du Soft Power, a expliqué quelles étaient, selon lui, les conséquences géopolitiques du Brexit. Il analyse que les effets de ce choix « sur l’équilibre mondial de la puissance et sur l’ordre libéral international – où les intérêts nationaux de la Grande-Bretagne sont en jeux – seraient négatifs »[22] en ajoutant que « le Brexit affaiblirait l’Europe comme la Grande-Bretagne et rendrait plus probables des troubles du système international. » Il semblerait donc que le Brexit pourrait métamorphoser en profondeur les caractéristiques générales de la géopolitique internationale et pourrait favoriser à terme l’instabilité des relations internationales.


[1] La suspension du Parlement, aussi appelée « prorogation » a vu le jour au XVème siècle. Selon Claire Considère, dans « L’épreuve de force qui oppose le gouvernement au Parlement », Observatoire du Brexit, 9 Septembre 2019, « elle implique l’arrêt définitif des travaux parlementaires en cours, que ce soit les motions qui n’ont pas été adoptées ou les projets de loi qui n’ont pas franchi toutes les étapes requises avant d’être validés par la sanction royale ».

[2] Prorogation décidée par Johnson le 28 aout 2019.

[3] Discours de John Bercow du 9 Septembre 2019 devant la Chambre des Communes. Souvent, traité, par les députés pro Brexit dur, de Président ne respectant pas la neutralité et l’impartialité qui doivent caractériser cette fonction et dénoncé comme pro anti-Brexit, il expose sa démission lors de la tenue d’une Assemblée parlementaire, après dix années passées en qualité de Président la Chambre des Communes.

[4] Sajid Javid était l’ancien Ministre de l’Intérieur de Theresa May, devenu Chancelier de l’Échiquier Britannique, l’équivalent du Ministre des Finances de Johnson dans le Gouvernement de Boris Johnson.

[5] Ils seront possiblement destinés à la mise en place de police aux frontières et à la sécurité des ports.

[6] Terme employé par Boris Johnson.

[7] Historiquement utilisé en référence au Parlement de Westminster et à ceux des colonies britanniques.

[8] Le report du Brexit porterait sa date au 31 Janvier 2020 dans le texte de loi anti no deal.

[9] Dans son allocution à la Chambre des Communes, B. Johnson utilise l’expression de « surrender bill ».

[10] SEIBT, Sébastien, « Brexit : Boris Johnson, Maitre de la Théorie des Jeux ? », France 24, Septembre 2019.

[11] TINBERGEN, “On the Theory of Economic Policy”, Revue Économique, 1954, pp. 124-126.

[12] HARROIS, Thibaud, « Brexit : l’enjeu nord-irlandais », La Vie des idées, 26 Mars 2019.

[13] 1801, date de la signature de l’Acte d’Union.

[14] DUCOURTIEUX, Cécile, « Brexit : Si Boris Johnson ne demande pas un report, les conséquences peuvent être très graves », Le Monde, 10 Septembre 2019.

[15] Le Royaume- Uni est l’un des épicentres de l’Union Européenne au niveau industriel. Les industries européennes y sont largement implantées.

[16] Les taxes seront celles fixées par l’OMC : jusqu’à 10% pour les véhicules automobiles.

[17] Et plus précisément au Pays de Galle.

[18] Sénat, « Comptes rendus du groupe de suivi retrait du Royaume-Uni et refondation de l’UE », Sénat, 10 Avril 2019.

[19] Sénat, « Comptes rendus du groupe de suivi retrait du Royaume-Uni et refondation de l’UE », Sénat, 10 Avril 2019.

[20] PSDC, Politique de Sécurité et de Défense Commune.

[21] Comptes rendus du groupe de suivi retrait du Royaume-Uni et refondation de l’UE, 10 Avril 2019.

[22]  NYE, Joseph, “Brexit and the balanced of power”, Project Syndicate, 19 Avril 2016.