Analyse théorique et prospective de la crise Iran-États-Unis

Notional analysis & prospective study of the current crisis between the USA and the Iranian regime

par Antoine Cretien, membre de l’IEC-IES, le 19 Mai 2019

Résumé

Poussé par ses conseillers John Bolton et Mike Pompeo, mais aussi par ses alliés saoudien ou israélien, le Président Trump participe d’une escalade militaire avec l’Iran, qu’il dit ne pas souhaiter. En déployant dans le Golfe le groupe aéronaval de l’USS Abraham Lincoln et une unité de bombardiers B-52, le Président américain œuvre pourtant en faveur de la confrontation. Car face à la montée des tensions internes en République Islamique d’Iran et à la débâcle économique du pays, le régime iranien risque de ne pas vouloir perdre la face, au risque de se radicaliser et de pousser, lui aussi, à la guerre. Retour sur ce jeu dangereux dans une région sous pression où de multiples crises s’imbriquent.

Abstract

While American hawks are trying to push forward their warlike option against Iran, as Israeli or Saudi do, President Donald Trump seems to head for a claiming unwished war. But moving US forces to the Gulf such as the USS Abraham Lincoln Carrier Strike Group may be seen as a step toward direct confrontation with Teheran. As Iran needs to save face with the United-States for facing internal protests, the Iranian regime can turn to radicalization with an increased risk for going to war. Our eyes are now fixed on this pressured area where crises are dramatically intertwined.

Crise de politique étrangère ou crise internationale ?

La crise actuelle entre d’un côté l’hyperpuissance américaine et, de l’autre, la République Islamique d’Iran a tout d’une « crise de politique étrangère » telle que définie par Brecher et Wilkenfeld[1]. En effet, la pression exercée par Washington sur Téhéran fait peser sur le régime iranien une grave menace contre ses valeurs fondamentales, en même temps que s’observe un « accroissement de la probabilité de guerre ». Mais cette crise de politique étrangère pourrait aussi évoluer vers une « crise internationale » dès lors que l’accroissement soudain des interactions perturbatrices, couplé à une forte probabilité d’hostilités militaires, mettra à l’épreuve la structure même du système international. Et à bien y réfléchir, la stratégie d’une « campagne de pression maximum »[2] mise en œuvre par le Président Donald Trump, pourrait finalement se retourner contre une Administration étasunienne jugée sévèrement pour son ingérence politique et économique, tant par ses adversaires que par ses partenaires.

L’alignement européen sur la politique étrangère de la Maison Blanche n’est d’ailleurs pas inconditionnel, comme l’a montré dès 2001 le refus français à l’intervention étasunienne en Irak mais aussi, plus récemment, la volonté de sauver le JCPOA, en collaborant plus en avant avec la Chine et la Russie, et en créant l’Instrument in Support of Trade Exchanges (Instex), une SAS de droit français qui ambitionne de pouvoir contourner les sanctions américaines imposées à l’Iran via un système de paiement direct interbancaire, sans passer par le dollar. En ce sens, une segmentation de la communauté internationale comparable à celle que connurent les États-Unis en 2001 engagerait une « crise internationale », mettant à nouveau à l’épreuve la structure même du système international fondé sur la primauté onusienne.

.Quelle perspective pour cette crise au sein du « différend international » Iran-États-Unis ?

Dans la perspective d’analyse théorique des crises proposée par Jean-Louis Dufour[3], cette crise s’inscrit surtout dans le temps plus long du « différend international » entre États-Unis et Iran depuis la révolution islamique de 1979. Différend international dans lequel Jean-Louis Dufour postule de l’existence de trois catégories conflictuelles : « les crises qui ne débouchent pas sur la guerre, les crises prélude à la guerre et la guerre (ou le conflit armé) ». La relation États-Unis–Iran a en effet connu des crises qui n’ont pas débouché sur la guerre, même si elles en ont accru les potentialités (comme par exemple la prise d’otage du personnel de l’ambassade étasunienne à Téhéran et l’échec de l’opération Eagle Claw – 1979-1981).

En revanche, au regard de la situation présente, où la multiplication des points de tensions semble exponentielle, la crise actuelle pourrait se lire comme crise prélude à la guerre. C’est en tout cas dans ce sens que s’inscrivent plusieurs déclarations de responsables étasuniens ou iraniens. Car si Trump et Khamenei ont rappelé ces dernières 48 heures qu’ils ne souhaitaient pas la guerre, d’autres ne sont pas du même avis. Hossein Salami, Commandant en Chef des Gardiens de la Révolution islamique, déclarait ainsi ce Mercredi 15 Mai que l’Iran se trouvait au bord d’une « confrontation d’envergure avec son ennemi » (Agence iranienne Far News).

De l’autre côté, les faucons étasuniens tels que John Bolton ou Mike Pompeo semblent décidés à en découdre, tandis que le journal saoudien Arab News appelait les États-Unis, dans son édition du 17 Mai, à mener des frappes chirurgicales contre l’Iran. Dans ce contexte, alors que la France et l’Allemagne jouent la tempérance[4], le Royaume-Uni semble se ranger du côté étasunien. Jeremy Hunt, chef de la diplomatie britannique a ainsi tweeté : « nous partageons la même évaluation de la menace renforcée posée par l’Iran ». Pour Trump toutefois, la marche à la guerre n’est pas inéluctable et le Président se déclare persuadé que l’Iran voudra bientôt négocier à nouveau. Or cette porte ouverte au dialogue a été immédiatement refermée par Khamenei et par M. Javad Zarif, Ministre des Affaires Étrangères iranien.

.Une crise induite et calculée ?

La crise actuelle, qui couvait depuis le retrait étasunien du JCPOA en Mai 2018, peut se lire comme progressive, évolutive et graduelle, mais dont l’accroissement des « forces de déstabilisation » a été exponentiel ces derniers jours. Cette situation est directement liée à l’avènement de cette campagne de pression maximale conseillée par les faucons de Donald Trump, qui se battent depuis de nombreuses années pour obtenir un regime change en Iran. Pour reprendre la typologie de Jean-Louis Dufour, il s’agirait donc, du côté étasunien, d’une « crise induite » où « l’État qui la déclenche n’est à la recherche, ni d’un accord, ni d’un compromis, mais uniquement d’une victoire absolue [et] court délibérément le risque d’une guerre ». Car si l’objectif de l’Administration Trump est bel et bien de mettre l’Iran à genoux, une « victoire absolue » ne serait acquise qu’en cas de regime change en Iran. C’est d’ailleurs en ce sens que les États-Unis participent de l’accroissement des forces centrifuges internes. Toutefois, l’objectif immédiat de l’Administration Trump semble surtout d’obtenir une victoire diplomatique. C’est-à-dire à forcer le régime iranien à s’engager dans des négociations directes avec les États-Unis, comme Donald Trump l’a par exemple obtenu de la Corée du Nord.

Cette crise « provoquée afin de transformer un statu quo jugé non satisfaisant » (Dufour, 2004) viserait donc avant tout l’obtention d’un nouvel accord, qui concernerait le nucléaire mais aussi le programme balistique et spatial de l’Iran. Ceci reviendrait à poser la question de l’action régionale de Téhéran jugée déstabilisatrice par les chancelleries occidentales. Pour ce faire, l’Administration Trump a choisi de se lancer dans une stratégie politique du brinkmanship[5]. Et même si cette stratégie comporte une probabilité de plus en plus élevée « d’occurrence de la violence au sein du système », selon les termes d’Oran Young[6], à mesure que les actes et la rhétorique deviennent de plus en plus belligènes, les États-Unis ont déjà démontré la pertinence de cette dissuasion maximale. Il faut toutefois rappeler, avec Dufour, que « le succès de la crise calculée n’est acquis que dans la mesure où la guerre n’éclate pas ». Dans ce contexte, l’Iran se laissera-t-il dissuader au point de céder aux pressions étasuniennes ?

.Chronologie de la multiplication des points de tension

Le point central de crispation des tensions se trouve autour du maintien ou de l’abandon du JCPOA, que les États-Unis tentent de détruire, en appelant notamment les Européens à s’en retirer, mais que les autres signataires voudraient bien voir maintenu. De ce point nodal découlent les sanctions américaines, destinées à faire plier l’Iran, rétablies entre Août et Novembre 2018. En Avril 2019, l’Administration Trump plaçait, contre l’avis du Pentagone et des services de renseignements, les Gardiens de la Révolution islamique, sur la liste noire étasunienne des organisations terroristes. Le 2 Mai, les États-Unis mettaient fin à la dérogation permettant à certains États[7] de continuer à importer des produits pétrochimiques iraniens alors même que les exportations de pétrole représentent 40 % du budget de la République Islamique.

C’est là que se trouve le point de départ véritable de la crise dès lors que cette accumulation préalable de tensions négatives conduit à une phase d’escalade en ce mois de Mai 2019.

Le Dimanche 5 Mai, en réponse à des renseignements israélo-étasuniens[8] faisant état de préparatifs militaires iraniens potentiellement offensifs au Moyen-Orient, les États-Unis déploient une unité de bombardiers B-52 en Irak et décident d’envoyer le groupe aéronaval emmené par l’USS Abraham Lincoln dans le Golfe, ce groupe devant être renforcé par l’USS Arlington, un navire de transport de véhicules amphibies. Le même jour, John Bolton évoque une possible « riposte impitoyable » à tout agissement de l’Iran contre les intérêts américains sur zone. Le Mardi 7 Mai, Mike Pompeo fait une visite surprise en Irak pour s’assurer du soutien de Bagdad d’où il dénonce une « escalade des activités de l’Iran ». Le Mercredi 8 Mai, face à l’inertie de la Chine et de la Russie et à l’impéritie des pays Européens, l’Iran a décidé de surseoir à certains de ses engagements conclus à Vienne, en même temps qu’il adressait un ultimatum aux autres pays signataires, leur donnant 60 jours pour « rendre opérationnels leurs engagements ».

Rejetées par les pays Européens, ces déclarations ont trouvé un écho politique à Moscou et à Pékin, qui appellent au maintien du JCPOA. Le Dimanche 12 Mai, d’après des sources émiraties et saoudiennes, quatre navires sont victimes d’actes de sabotage dans le détroit d’Ormuz, tandis que ce Dimanche 19 Mai, le roi Salmane a appelé les dirigeants arabes du Conseil de Coopération du Golfe[1] (CCG) et de la Ligue Arabe à se réunir en urgence à la Mecque pour traiter des « graves risques sur la paix et la sécurité régionale ». Cette annonce intervient après des attaques répétées contre des installations pétrolières en Arabie Saoudite, notamment des attaques de pipelines via des drones menées par les rebelles Houthistes, soutenus par la République Islamique d’Iran.

Le même jour, 19 Mai, une roquette visait, en Irak, la « zone verte » où est notamment implantée l’ambassade étasunienne, participant donc aussi de la hausse des tensions. Malgré les divergences au sein du Conseil de Coopération du Golfe et de la Ligue arabe, notamment entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, le roi Salmane a obtenu ce 31 Mai un soutien quasi unanime de ses voisins arabes face à l’Iran. Seul l’Irak s’est abstenu de participer au communiqué final, en proposant sa médiation pour encourager une baisse des tensions sur zone. Dans ce contexte, le Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne aura raison sur un point puisqu’il parle d’une « guerre psychologique ». Celle-ci interroge d’ailleurs les stratégies et les motivations profondes de chacune des parties prenantes à la crise.

Une dialectique de tensions répondantes

Alors que le New York Times évoquait, le Lundi 13 Mai, la présentation par Patrick M. Shanahan, Secrétaire à la Défense, d’un plan susceptible de mobiliser 120.000 soldats étasuniens au Moyen-Orient, il convient de rappeler que le Président Trump ne souhaite pas la guerre. Pour autant, la « pression maximale » étasunienne permet d’envisager les deux options stratégiques principales qui s’offrent aux États-Unis. Cette dialectique des tensions permet, d’une part, de maintenir une pression élevée sur Téhéran pour pousser à de nouvelles négociations (ligne « modérée »). Cette même stratégie permettrait également de satisfaire les faucons, en poussant Téhéran à la faute, afin de lui faire porter la responsabilité de l’engagement militaire et de lui assigner le rôle d’État agresseur.

En miroir, et face aux pressions intérieures, le régime iranien semble lui aussi réduit à une stratégie de tension mais bien plus par l’action indirecte que dans un rapport de force direct avec Washington. La stratégie iranienne au sein de cette crise pourrait d’ailleurs viser l’escalade, afin de transformer la situation en une « crise engrenage » qui mobiliserait plus directement la communauté internationale et notamment l’axe Pékin-Moscou, un axe susceptible de donner à l’Iran de gages de sécurité et d’intégrité.

La stratégie de tension iranienne permet d’envisager plusieurs objectifs. Tout d’abord, en rappelant que la guerre n’aura pas lieu, l’Iran ne verse pas dans la prophétie auto-réalisatrice mais plutôt dans la provocation. Il s’agit de pousser les faucons étasuniens à la faute vis-à-vis d’un Président qui dit ne pas souhaiter la guerre, et de viser ainsi le limogeage de ces partisans de la guerre. Ce faisant, Téhéran rappelle aussi aux États-Unis que l’Iran n’est pas l’Irak et que le calcul coût-bénéfice d’une guerre en Iran se trouverait bien plus élevé que celui de l’invasion de l’Irak en 2001. Cela en raison de la profondeur stratégique de l’Iran, de ses capacités balistiques, et de son aptitude à mener de front des opérations indirectes et subversives dans plusieurs pays où sont implantées des milices fidèles au régime iranien, en Syrie, au Liban, à Gaza, en Irak et au Yémen. L’Iran, qui a aussi rappelé ses capacités de nuisance sur le détroit d’Ormuz, pourrait également pousser les alliés régionaux des États-Unis à la faute, notamment l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis ou Israël. La République Islamique s’érigerait ainsi en victime et rallierait une bonne partie de la communauté internationale, forçant par là-même les États-Unis à adopter des positions plus conciliantes. Toutefois, puisque l’Administration Trump ne semble pas disposée à revenir sur des sanctions qui asphyxient le régime, l’Iran sera peut-être tenté de virer vers un scénario type « Corée du Nord », reprenant ainsi sa course à la bombe pour garantir la survie du régime et une position étasunienne plus dialogique.

.« La crise n’est pas la guerre »

Cette appréciation de Jean-Louis Dufour se confirme à mesure que les deux principaux dirigeants impliqués dans cette crise réaffirment leur volonté de ne pas souhaiter l’affrontement direct. Toutefois, aucun des protagonistes ne s’accorde pour le moment sur les déterminants de la désescalade. Les États-Unis veulent asymétriquement que l’Iran s’engage dans un dialogue direct avec eux tandis que Téhéran refuse délibérément cette hypothèse pour ne pas paraître céder au « Grand Satan » étasunien. Dans ce contexte, les tensions ne peuvent que se maintenir à niveau particulièrement élevé, et toute action, incident ou provocation pourrait conduire à l’affrontement. Les actes de sabotages et les actions indirectes ou subversives se multipliant ces derniers jours, tout laisse à penser que la guerre pourrait éclater par accident.


[1] Créé le 26 mai 1981, à l’initiative de Riyad, pour contrer les débordements possibles de la révolution islamique iranienne et limiter les retombées de la guerre Irak-Iran sur les monarchies pétrolières du golfe Persique, le CCG regroupe les Émirats Arabes Unis, le Koweït, Bahreïn, l’Arabie Saoudite, Oman et le Qatar.


[1] Michael Brecher, Jonathan Wilkenfled, A Study of Crisis, University of Michigan Press, Michigan, Ann Arbor, 2000.

[2] D’après les mots de John Bolton, sur son compte tweeter, le 9 Mai 2019 : « [Donald Trump] is applying maximum pressure on Iran. New sanctions on Iranian metal deny the regime critical revenue from leading exports. The maximum pressure campaign against the Iranian regime has now gone well beyond the re-imposition of oil sanctions ».

[3] Jean-Louis Dufour, Les crises internationales de Pékin (1900) à Bagdad (2004), Éditions complexe, Bruxelles, 2004.

[4] Le Colonel Patrik Steiger, de l’État-Major français, a par exemple annoncé que la France ne modifierait pas son dispositif Chammal au Moyen-Orient au motif qu’elle ne partageait pas la même évaluation de la menace que les États-Unis sur zone.

[5] D’après l’expression popularisée par Secrétaire d’État John Foster Dulles sous Eisenhower.

[6] Oran R. Young, The Intermediaries: Third Parties in International Crisis, Princeton University Press, Princeton, New-Jersey, 1967, p.10.

[7] Il s’agissait de la Chine, l’Inde, la Turquie, le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, l’Italie et la Grèce.

[8] Un responsable américain, sous couvert d’anonymat, a ainsi rapporté qu’existaient des « préparatifs qui pourraient annoncer une attaque éventuelle contre des forces américaines dans la région » par des milices chiites. Propos rapportés par Colin Kahl dans Foreign Policy (« Trump’s Iran Policy Is Becoming Dangerous », 07/05/2019).